jean fourastie

 Nous présentons ici le 2e Chapitre de Machinisme et Bien-être de Jean Fourastié (1951)

CHAPITRE II

INDICES GÉNÉRAUX DU NIVEAU DE VIE

 Bien que les études systématiques du pouvoir d'achat des salariés soient presque inexistantes avant l'époque actuelle, et bien que, dans ces conditions, il soit encore moins possible de parler d'études relatives au niveau de vie moyen de la population totale, on dispose cependant de documents suffisamment  nombreux pour se faire une opinion approximative de l'évolution des conditions économiques imposées au Français moyen depuis quelque trois cents ans

 Ces documents permettent de diviser l'histoire du niveau de vie en trois grandes périodes, qui, en fait, correspondent chacune à l'un des trois premiers types de consommation définis au cours du chapitre précédent :

L'époque du niveau de vie traditionnel, qui remonte sans doute à la plus haute antiquité et qui s'achève vers 1750-1800. Le niveau de vie de cette longue période est caractérisé par l'échéance irrégulière mais fréquente de famines entraînant mort d'hommes. Cette phase correspond évidemment à la prépondérance du méteil dans les dépenses totales des salariés.

Le XIXe siècle marque une étape déjà fort différente du niveau de vie français. : le pain remplace le méteil ; les périodes de pain cher, encore fortement ressenties par la population, ne marquent plus que des oscillations de moins en moins fortes. de la courbe générale de la mortalité.

3° Dans la troisième période, qui commence en France avec le XX° siècle, et au cours de laquelle la consommation de pain n'absorbe plus qu'un très faible pourcentage du budget total, les crises agricoles de sous-production sont pratiquement insensibles, sauf en période de guerre. Cependant le budget reste à prédominance alimentaire.

Le quatrième type de budget, à prédominance non alimentaire, ne s'est pas encore manifesté en France (1951). Nous décrirons donc ici les trois premières étapes d'une évolution  qui n'est pas terminée. En retraçant l'évolution française, nous ne perdrons pas de vue que, dans leurs caractères généraux, ces grands types d'évolution ne sont pas propres à la France, mais sont observables dans le monde entier. À l'évolution dans le temps peut même être, encore à l'heure actuelle, substituée une observation dans l'espace. Des millions d'hommes sont encore dans le monde actuel, en Chine et aux Indes, par exemple, soumis aux conditions qui prévalaient dans la France de 1700. L'Espagne actuelle, les Balkans, et, un moindre degré, l'Italie, présentent des caractères analogues à la France du Second Empire. Enfin, la France actuelle peut être comparée aux Etats-Unis de 1920[1].

En d'autres termes, l'idée s'impose à l'esprit que l'état actuel des peuples, quant à leur niveau de vie, est le résultat d'une évolution dans le temps, ayant pour point de départ une base commune. Grossièrement on peut dire en effet qu'avant 1700 la situation alimentaire de tous les peuples du monde était à peu la même; partout la production agricole commandait le niveau de vie; partout la famine limitait périodiquement l'expansion démographique et imposait à la population le rythme draconien et capricieux des conditions climatériques (sécheresses, gelées, déluges). Mais si, depuis lors, le niveau de vie s'est amélioré presque partout, c'est à une vitesse extrêmement variable selon les nations; pour certaines d'entre elles, la situation est à peine différente de la période traditionnelle, pour d'autres elle l'est si radicalement, qu'il n'y a pratiquement, au sens scientifique du terme, aucune commune mesure entre l'état original et l'état actuel. Ainsi les nations s'échelonnent sur la route du temps.

SECTION 1 : Le niveau de vie traditionnel

La place donnée aux famines par les historiens est absolument dérisoire. Dès qu'on a compris l'ampleur et la fréquence du phénomène, les souffrances qu'il engendre et les limites qu'il impose à la population, les famines apparaissent en effet comme le caractère fondamental de l'histoire traditionnelle. Cependant leur description n'occupe guère que quelques paragraphes dans les milliers de pages des traités classiques. Fait plus grave encore, les historiens n'ont pas aperçu le lien qui existe entre les famines et les autres faits économiques, sociaux et politiques. On traite les famines comme on traite tout antre fait d'histoire historisante, sans apercevoir leur caractère déterminant.

Les contemporains s'attachent peu à décrire un mal dont tout le monde connaît l'atrocité et qui apparaît comme inévitable parce que les causes immédiates (les conditions climatériques) sont absolument indépendantes de la volonté humaine. Il existe cependant aux famines des causes lointaines, sur lesquelles l'homme aurait pu agir s'il en avait eu conscience : ce sont l'excès du nombre de la population et le défaut de stockage des bonnes récoltes. (En effet la technique du stockage aurait pu être mise au point bien avant 1730 si l'importance du problème avait été comprise et si par suite l'on s'était attaché à le résoudre; ici encore, comme pour le moulin à eau de Marc Bloch, le problème essentiel n'est pas la technique, mais la mentalité).

 Les contemporains ne s'attachent donc que rarement à décrire des phénomènes aussi habituels et qui leur paraissent si naturels. Ce que retiennent ceux des chroniqueurs qui décrivent une certaine famine, ce n'est pas tant la « grand mort d'homme » qui est rappelée pour mémoire, mais la cause particulière qui a engendré cette famine-là. C'est  par exemple « qu'il ne plut point du lundi de Pâques à la Saint-Michel »; ou au contraire « qu'il y eut tant pluie du jour de la Saint-Jean » que le grain pourrit dans le cours même de la moisson; ou encore telle gelée au début du printemps. Mais les historiens s'attachent si peu à décrire les famines qu'il faut de nos jours un effort considérable de recherche dans les archives pour retrouver seulement les dates des grandes pénuries. Des famines atroces, qui ont entraîné la mort d'un être vivant sur cinq, sont passées sous silence, alors que l'on décrira longuement le mariage du Dauphin, la disgrâce d'un ministre ou celle d'une maîtresse. Nos historiens modernes n'ont donc fait que suivre les ornières tracées : il est plus facile de recopier ce que d'autres ont écrit, et qui justement plaît au lecteur, que de rechercher, dans la poussière des archives, des registres de décès en grande partie détruits[2].

II n'existe en effet pour ces époques aucun état-civil, aucun recensement de la population qui puisse mettre en évidence les effets des famines. C'est donc au hasard de recherches tenaces que la découverte des déterminismes historiques doit se frayer une voie, dans l'amas abondant et stérile de l'histoire historisante.

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Dans son « Esquisse », M. Labrousse a, des premiers, étudié et mis en évidence l'importance des famines dans l'histoire sociale de l'Ancien Régime. On a vu ci-dessus que le caractère essentiel qui domine l'histoire du niveau de vie avant 1800, est la très grande variation du prix du blé par rapport au salaire nominal. Le salaire nominal ne varie que très lentement; il correspond à peu près, en année moyenne, à l'achat de 2 500, livres de blé par an. Mais le prix courant du blé s'écarte très sensiblement du prix moyen. Le tableau V (du chapitre I) donne un exemple de ces variations pour la période postérieure à 1740 : les, variations atteignent l'ampleur de 1 à 3, mais elles étaient antérieurement plus fortes encore. M. Labrousse donne[3] les prix suivants pour le prix moyen national du setier de blé :

 

Or les moyennes nationales et calculées par année de calendrier affaiblissent évidemment l'ampleur des écarts, puisque la situation de crise dépend des récoltes et n'est jamais exactement la même selon les provinces.

Même en période de bas prix, le salarié parvient à peine au minimum physiologique le plus strict (c'est-à-dire à base de calories céréalières); il n'a donc aucune réserve; sa situation est facile à imaginer lorsque, son salaire restant toujours de quelques cent francs par an, le setier de blé monte à 43 francs et celui du seigle à 35. Que dire alors de la situation qui ressort des mercuriales de Strasbourg publiées par l'abbé Hanauer [4] ? Ces mercuriales enregistrent, entre 1620 et 1646, des variations du prix des céréales dont l'ampleur dépasse 1 à 8. Le prix de 1646 est le même que celui de 1620 (5,3), mais en 1635 il atteint 45,2. Au demeurant, un nombre suffisant de documents historiques sont parvenus jusqu'à nous pour nous permettre de décrire l'état social de la nation au cours de ces grandes époques de crises.

Les mots de pauvreté, de misère, de disette, de faim, reviennent constamment sous la plume des historiens qui ont bien voulu consacrer leurs recherches à la situation sociale des masses populaires avant 1800. On a lu plus haut ce qu'écrit Vauban à la fin du XVIIe siècle : « Il n'y a pas 10 000 familles petites ou grandes qu'on puisse dire fort à leur aise »; les 6/10 de la population ou bien sont réduits à la mendicité et mendient effectivement, ou bien « ne sont pas en état de faire l'aumône parce qu'eux-mêmes sont réduits à très peu de chose près, à cette malheureuse condition ». Avec des alternances d'aisance relative et de misère atroce, la situation décrite par Vauban apparaît comme un état qui s'est manifesté depuis le Moyen Âge jusque vers 1725. A partir de cette date, une évolution assez différente se dessine et présage les temps actuels. Il est donc nécessaire de séparer dans l'histoire du niveau de vie sous l'Ancien Régime deux époques nettement distinctes.

a)  Du Moyen Age à Louis XV - En 1643, saint Vincent de Paul écrit dans un sermon aux Filles de la Charité de Paris « En quantité d'endroits on mange rarement du pain; en Limousin et en d'autres lieux on vit la plupart du temps de pain fait avec des châtaignes. Au pays dont je suis, on est nourri d'une petite graine appelée millet, que l'on met cuire dans un pot; à l'heure du repas, elle est versée dans un vaisseau et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection, et après ils vont à l'ouvrage. » Tous les témoignages de ces époques rapportent des faits analogues. La peinture et la sculpture donnent des idées encore plus concrètes sur la situation des classes paysannes, dans les rares cas où l'artiste a bien voulu prendre pour modèles des sujets n'appartenant pas à l'aristocratie ou à la bourgeoisie. À cet égard, les peintures de Le Nain sont des documents inestimables. Dans le célèbre Repas de Paysans du Musée du Louvre (1642), Le Nain n'a manifestement pas voulu forcer la note de pauvreté : un enfant tient dans ses mains un violon; deux autres personnages boivent un verre de vin. Cependant, l'un des paysans et l'un des enfants sont pieds nus. La quasi-inexistence des instruments ménagers et l'usure des vêtements mal ajustés se retrouvent dans le Repas de paysans de la collection du duc de Leeds; il s'agit ici plutôt, d'une pause autour d’un gobelet et d'une assiette que d'un repas. Le vieillard et la femme ont un air de souffrance digne et courageuse que l’on retrouve dans un très grand nombre de documents et de descriptions de l'époque; le garçon de quatorze ans environ, dont les cheveux trop longs envahissent le visage, marque une fatigue déjà adulte, les vêtements sont usés et troués.

Dans La Charrette du Musée du Louvre, aucun vêtement n'apparaît élimé; il s'agit évidemment de paysans riches : ils possèdent une bête de somme, trois porcs, un chien. Même le bébé a des souliers. Mais la mère est assise à même le sol; les gros vêtements de toile sont de ceux que l'on mettrait de nos jours à des bagnards; aucun n'est ajusté; la cour présente un désordre délabré.

La Famille de paysans du Musée du Louvre montre à nouveau des enfants pieds nus; le plus grand est vêtu d'une chemise deux fois trop grande pour lui, ouverte jusqu'au nombril; leurs chausses sont informes. La mère, dont le visage est celui d'un vieillard, bien qu'elle ne doive guère avoir plus de quarante ans, tient dans sa main un verre de piquette. C'est un phénomène souvent signalé par les chroniqueurs de l'époque que ce vieillissement prématuré du visage des femmes. Le père, dont les vêtements sont effroyablement déchirés, taille dans une miche de pain gris.

Le Retour de baptême, du même Le Nain, le Repas de paysans d'Adrien Brouwer (Musée de Bâle) et, plus récent en date, la Famille du fermier, de Fragonard (Musée de Léningrad), dépeignent des ambiances analogues. Il n'y a pratiquement aucune différence appréciable en ce qui concerne le niveau de vie, entre ces peintures des XVIIe et XVIIIe siècles, les miniatures des Riches heures du duc de Berri [5]1 et les sculptures des cathédrales gothiques ou romanes[6].

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Pour résumer objectivement les descriptions données par les historiens et chroniqueurs de la situation économique de la masse de la population à ces époques, je ne puis mieux faire que de reproduire les quelques paragraphes consacrés à ces questions dans l'ensemble des vingt volumes de la toute récente Histoire générale de Glotz. Au tome II de l'Histoire du Moyen Age (p. 588), M. Augustin Flèche parle ainsi de la misère « qui a été généralement, au Xe siècle, le lot des classes rurales » :

« La pauvreté du paysan se reflète dans sa maison, simple cabane en bois, au toit de chaume et au sol en terre battue, où l'étable voisine avec l'habitation; dans son mobilier plus que sommaire, dans son vêtement, même dans sa nourriture limitée aux produits de la terre que le seigneur veut bien lui laisser et composée surtout de pain noir, de légumes, de laitage, plus rarement de poisson ou de viande de porc. Ce sont là autant d'indices d'une existence rude, dépourvue de tout bien-être et de toute joie, qui aboutit souvent à un total dénuement. On voit dans les Miracles de saint Benoît, qui fourmillent de renseignements précieux sur la vie rurale, un des serfs de l'abbaye s'enfuir en Bourgogne parce qu'il est trop pauvre, un autre commettre des vols parce qu'il ne peut trouver de travail pour subvenir aux besoins de sa mère âgée, d'autres enfin contraints de mendier parce qu'ils n'ont plus rien. Si l'on songe que sur les terres ecclésiastiques, la situation des serfs passait pour meilleure, on peut conclure que souvent au Xe siècle, la terre ne nourrit plus son homme. D'ailleurs, à quoi bon la cultiver, puisque ses produits ne servent en somme qu'à alimenter la rapacité seigneuriale ».

« Les famines -Toujours dure, la situation des classes rurales est devenue tragique à certaines heures. A travers les annales des Xe  et XIe siècles, le mot de famine revient sans cesse. D'après Raoul Glaber, on a compté jusqu'à quarante-huit années de disette entre 970 et 1040. À cela, rien de surprenant. Le déclin du commerce ayant atteint son maximum au Xe siècle, il suffit que des conditions atmosphériques aient entraîné une mauvaise récolte ou qu'un pays ait été saccagé par la guerre pour que les denrées de première nécessité fassent défaut. Sans doute, parmi les famines que signalent les chroniqueurs, beaucoup ont eu un caractère local, mais parfois aussi le fléau a été général. Telle la grande famine de l'an 1000 qui, écrit Raoul Glaber, « a sévi sur tout le monde romain, à tel point qu'il n'y eut pas de région qui ne manquât de pain ». Et le chroniqueur rapporte qu'en beaucoup d'endroits, les hommes, en proie à d'atroces souffrances, allèrent jusqu'à « prendre en nourriture non seulement la chair des animaux ou des reptiles les plus immondes, mais même celle de femmes et d'enfants ». En 1031, ce fut, à certains égards, pire encore : « La température devint si contraire qu'on ne put trouver aucun temps favorable pour l'ensemencement des terres ni pour la moisson, surtout à cause des eaux qui envahissaient les champs... Toute la terre fut tellement inondée par des pluies continuelles que, pendant trois ans, on ne trouva pas un sillon qui fût bon à ensemencer. Au temps de la récolte, les herbes parasites et l'ivraie couvraient toute la campagne. Le boisseau de grains, dans les terres où il avait le mieux profité, ne rendait que le sixième de sa mesure au moment de la moisson, et ce sixième rapportait à peine une poignée. » Ni l'Italie, ni la Gaule, ni l'Angleterre ne furent épargnées; partout se déchaînèrent des scènes d'horreur que le chroniqueur a dramatisées, ce qui n'exclut pas l'exactitude de certains faits dont il a été le témoin attristé, comme la vente de chair humaine sur le marché de Tournus.

« Les épidémies — La famine a eu d'autres conséquences. La mauvaise nourriture, dont il fallait se contenter en période de disette, a engendré des épidémies qui ont été non moins néfastes. Dans son récit des malheurs de l'an 1031, Raoul Glaber indique qu'en Bourgogne on fabriquait du pain avec une terre blanche à laquelle on mêlait un peu de farine ou de son et que beaucoup de ceux qui parvenaient à assouvir leur faim à l'aide de ce singulier aliment ne tardèrent pas à enfler et à périr. On conçoit qu'un tel régime ait eu les plus désastreux effets pour la santé générale et on ne saurait être surpris de ce que la famine ait été  suivie par une peste qui dépeupla l'Europe pendant trois ans. À peu près à. la même époque, André de Fleury signalé en Aquitaine un mal étrange qu'il désigne sous le nom d'ignis sacer et qui s'attaquait aux os en rongeant l'individu. La lèpre, en revanche, était assez rare; elle ne se répandra qu'après les croisades. »

De même, on trouve au tome VII de l'Histoire du Moyen Age, par J. Calmette et E. Duprez (p. 439), la notation suivante :

« Famines, disettes, épidémies — De même ne s'expliquent que trop les famines, disettes et épidémies qui font rage (XIVe et XVe) et il faut y joindre les phénomènes moins visibles, mais certains, de sous-alimentation, de surpeuplement dans les lieux fortifiés; toutes ces souffrances jalonnent, à tout moment, ce temps de malheur, de désolants tableaux et de pathétiques élans de commisération. »

Jacques Pirenne décrit dans le même ouvrage la famine de 1315 : « La famine de 1315 et la peste noire. Il convient d'ailleurs de remarquer que si le XIVe siècle ne continue pas à progresser, les catastrophes qui l'ont accablé en sont en grande partie responsables. La terrible famine qui a désolé toute l'Europe de 1315 à 1317 a causé des ravages plus grands, semble-t-il, qu'aucune de celles qui l'avaient précédée. Les chiffres qui, par hasard, ont été conservés pour Ypres, permettent d'en apprécier l'étendue. Du commencement de mai au milieu d'octobre 1316, nous savons que le magistrat communal y a fait enterrer 2 794 cadavres, nombre énorme si l'on songe que le nombre des habitants ne dépassait probablement pas une vingtaine de mille. Trente ans après, un désastre nouveau et plus épouvantable encore, la peste noire, s'abattait sur le monde, à peine remis de ce premier choc. De toutes les épidémies mentionnées dans l'histoire, elle fut sans conteste la plus atroce. On estime que, de 1347 à 1350, elle a fait disparaître probablement un tiers de la population européenne [7]»

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Ces descriptions, pour insuffisantes qu'elles soient, ne laissent aucun doute sur la réalité des maux. Elles montrent également que les historiens confondent facilement les manifestations du mal avec ses causes. Lorsque Henri Pirenne écrit par exemple : « Il convient de remarquer que si le XIVe siècle ne continue pas à progresser, les catastrophes qui l'ont accablé en sont en-grande partie responsables », il semble qu'il aurait pu aussi raisonnablement écrire « Les catastrophes qui ont accablé le XIVe siècle marquent l'impossibilité de progresser où s'est trouvé le monde à cette époque.  » De même, M. A. Flèche semble attribuer la cause générale de la misère à « la rapacité du seigneur », et ne parle des conditions générales du rendement des terres qu'à propos des crises, sans penser que, dans les bonnes années elles-mêmes, la récolte pouvait être assez faible pour limiter la consommation des masses. Non seulement la solution du problème des famines n'est pas aperçue, mais le problème n'est pas même scientifiquement posé, et son importance économique est à peine comprise.

En réalité, l'économie de l'Ancien Régime se caractérise nettement par l'existence d'une limite de la production agricole; lorsque cette limite est près d'être atteinte, elle engendre une grande fragilité; le niveau de vie moyen, à peine suffisant pour garantir la conservation de l'espèce, se trouve si gravement compromis par quelques perturbations d'ordre climatérique ou politique, que de grands désastres surviennent  alors.

On trouve la trace de ces larges alternances de relative prospérité et de grande misère au cours du XVIe et du XVIIe siècle. Étudiant la situation de la région parisienne sous Louis XII et François Ier, Mlle Yvonne Bezard décrit une période où le niveau de vie du peuple se trouve véritablement très élevé. Mais elle constate qu'en moins de cinquante années la situation se trouve gravement compromise[8] Nous reviendrons plus tard sur les causes de ces variations d'allure cyclique.

Ce qu'il importe de retenir ici, c'est l'existence pendant tout le cours de ces nombreux siècles, de fréquentes périodes au cours desquelles le niveau de vie s'abaisse à des chiffres si faibles que de notables fractions de la population meurent de faim. Qui connaît la résistance de l'organisme humain à la faim et qui a étudié les conditions physiques, intellectuelles et morales, des camps de concentration nazis, peut se faire une idée de la limite qu'imposait au progrès humain l'échéance périodique de ces famines. Les mortalités enregistrées à Ypres en 1315 et encore à Bourg-en-Bresse en 1709 (cf. plus loin) sont du même ordre de grandeur que celles des pires périodes d'Auschwitz (15 % en six mois, 30 %, soit 1/3 par an).

La précarité de la situation des masses paysannes se perpétue jusqu'au XVIe siècle[9]. M. Labrousse étudie les famines de 1693 et de 1709. La dernière famine enregistrée en France est celle de 1709; M. Labrousse a pu retrouver les chiffres des décès enregistrés à Bourg-en-Bresse au cours de cette période : 1706 : 150 décès; 1707 : 200; 1708 : 230; 1709 : 550; 1710 : 300; 1711 : 120.

Mais, après cette date, l'histoire de France n'a plus gardé la trace de famines caractérisées, c'est-à-dire de surmortalités collectives et massives dues à la faim. À partir de 1770, les crises n'entraînent plus une réduction de la population. Une nouvelle ère commence donc à se dessiner.

b) De Louis XV à Napoléon Ier[10] — Dire que les hommes ne meurent plus massivement de faim, n'implique pas pour cela que le peuple mange en moyenne les 2 700 à 3 000 calories du minimum physiologique. Cela signifie seulement que les classes les plus défavorisées de la population obtiennent encore, aux pires mois de disette, les 800 à 1 000 calories journalières qui permettaient de retarder la mort.

Le niveau de vie moyen. qui en résulte reste si insuffisant à nos yeux, que le lecteur sera tenté de ne faire aucune différence entre l'époque des famines et celle qui l'a suivie immédiatement. Cependant, il s'agit bien d'une nouvelle ère pour l'humanité : à partir de 1709, ce ne sont plus les famines qui limitent l'expansion de l'humanité; à partir de 1709, on ne voit plus en France des villes et des régions entières livrées aux fureurs de la faim; à partir de 1709, on ne voit plus d'hommes manger les enfants;  à partir de 1709, on ne voit plus vendre de la viande humaine sur le marché de Tournus.

À partir de 1709, l'expansion démographique des grandes nations occidentales se libère progressivement du rythme millénaire des famines. La courbe aux dents de scie brutales fait place à des courbes de variations moins rapides. La surmortalité des famines, facteur autrefois prépondérant en matière démographique, déterminant à lui seul l'évolution générale de la population, s'efface et laisse place à d'autres facteurs, auparavant déjà existants mais pratiquement négligeables : la fécondité, la nuptialité, la mortalité infantile et générale.

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C'est à nouveau aux livres de M. C. E. Labrousse que nous revenons, pour étudier l'évolution du niveau de vie en France au cours du XVIIIe siècle. Tout lecteur qui se reportera à la masse considérable des travaux de cet auteur, à la somme de références sur laquelle ils sont fondés, en retirera certainement l'impression que les conclusions en sont solides et décrivent la réalité des faits. Elles n'ont d'ailleurs, dans ce qu'elles ont d'essentiel, été I 'objet d'aucune contestation et font maintenant autorité.

En ce  qui concerne le niveau de vie, les conclusions de. M Labrousse peuvent, à mon sens, être très sommairement résumées ainsi :

1) De 1725 à 1789, le prix des consommations essentielles (blé, céréales, autres aliments) a monté plus que les salaires.

2) Les rentes et profits ont monté aussi plus que les salaires.

3) Il en résulte que le niveau de vie moyen des masses ouvrières a baissé, tandis que celui des détenteurs du sol s'est accru. Les mouvements ont été très lents; je me risquerai à. apprécier que la perte pour le salarié a été de 10 à 15 % et que le gain pour le rentier a été de 15 à 20 % (de 1725 à 1790).

4) Il y a eu de nombreuses périodes de cherté du grain (cf. plus haut), mais pas de famines.

5) L'échelle du niveau de vie moyen des salariés au cours de toute la période peut être appréciée par la comparaison d'un salaire journalier de 1 franc et du prix du setier de blé à 25 francs.

6) La population totale a beaucoup augmenté (passant de peut-être 18 ou 20, à 27 millions d'hommes).

On peut donc dire que, quant au niveau moyen de vie, le XVIIIe siècle diffère à peine des siècles précédents. Si l'on voulait se risquer à évaluer en kilos de blé le pouvoir d'achat par tête de salarié moyen de 1725 à 1789, puis de 1625, par exemple, à 1725, on trouverait entre ces nombres une différence si faible qu'elle est inférieure à l'ordre de grandeur des erreurs normales du calcul. Statistiquement, on doit donc dire que le niveau moyen de vie est resté du même ordre de grandeur. Mais deux faits essentiels et d'ailleurs liés l'un à l'autre se sont révélés au XVIIIe siècle :

1) Les écarts du niveau de vie de part et d’autre de la moyenne, ont été beaucoup plus réduits qu'auparavant.

2) Ainsi, il n'y a pas eu de famines, et la population a largement proliféré, atteignant une densité jamais enregistrée auparavant.

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Le niveau moyen de vie tend ainsi à prendre au cours du XVIIIe siècle le caractère d'un niveau habituel de vie. Pour prendre conscience de ce qu'était ce niveau de vie habituel, le Voyage en France d'Arthur Young est un des rares documents utilisables; Young a en effet l'esprit d'observation et a un sens suffisant de l'économie concrète pour porter son attention sur les faits prépondérants (agriculture, élevage, situation de la propriété). De plus, étant étranger, tout ne lui paraît pas naturel en France et il met souvent en œuvre cette faculté essentielle de l'esprit scientifique : l'étonnement. Il est en effet impossible de rechercher une explication, ou seulement un clair exposé des faits, si l'on ne s'étonne pas de leur existence, ou si l'on accepte aisément les explications  couramment données à leur sujet. Young compare à chaque page la France et l'Angleterre; il s'étonne des différences qu'il constate entre la situation des deux peuples. La France est beaucoup plus pauvre que l'Angleterre; comment? Pourquoi?

Sans suivre Young dans son exposé des causes, qui est évidemment en partie discutable[11], il est utile de connaître son exposé des faits.

Young est d'abord frappé par la médiocrité de l'habitat, l'absence de carrelage ou de plancher, l'absence de vitres; c'est un point sur lequel nous reviendrons à propos du logement; nous citerons seulement ici cette description type de la maison ouvrière dans un pays qui n'est cependant pas des plus pauvres (La Tour-du-Pin, Savoie) : « les maisons ont un vilain aspect... ce sont des cabanes de boue, laides, couvertes de chaume, la fumée sortant par un trou percé dans le toit ou bien par les fenêtres. Les vitres semblent inconnues et ces maisons ont un air de pauvreté qui jure avec l'aspect général du pays. » (Ed. Sée, 26 décembre, p. 450).

Après l'insuffisance des logements, un fait hante l'esprit de notre Anglais : la saleté des êtres humains et particulièrement des servantes d'auberge. Par exemple, à Souillac : « Il est impossible pour une imagination anglaise de se figurer les animaux qui nous servaient au Chapeau-Rouge. La courtoisie de Souillac peut les appeler des femmes, mais en réalité ce sont des fumiers ambulants. C'est en vain qu'en France on chercherait une servante d'auberge proprement habillée. » (9 juin, p. 102).

 Et de même à Pezenas : « Au souper, à la table d'hôte, nous fûmes servis par une femelle sans chaussures et sans bas, exquisement laide, et répandant une odeur qui n'était pas celle de la rose; il y avait cependant un « Croix de Saint-Louis » et deux ou trois marchands qui jasaient familièrement avec elle. » (24 juillet, p. 130).

Les mots de misère et de pauvreté reviennent constamment sous la plume de Young : « De la pauvreté et de pauvres maisons jusqu'à Amiens; des femmes labourent avec une paire de chevaux pour semer l'orge... elles labourent et chargent le fumier. » (22 mai, p. 78.) « Traversé Payrac et vu beaucoup de mendiants, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Dans tout le pays, les filles et les femmes des paysans ne portent ni chaussures ni bas; les laboureurs à leur travail n'ont ni sabots, ni. chaussettes » (10 juin). « Jusqu'à Saint-Martory... depuis cent milles, les femmes sont, en général, sans chaussures, même dans les villes, et aussi bien les hommes à la campagne. » (5 août, p. 143.) « Dans la ville épiscopale de Dol, il y a une longue rue, sans une vitre aux fenêtres. » (31 août, p. 228.) « Jusqu'à Combourg, le pays a un aspect sauvage; la culture n'est pas plus avancée, du moins pour le savoir-faire, que chez les Hurons, ce qui semble incroyable en un pays de clôtures. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays et leur bourg de Combourg est l'une des localités les plus atrocement sales que l'on puisse voir; des maisons de terre, pas de fenêtres et un pavé si raboteux qu'il entrave les passants au lieu de les aider. Il y a un château et qui est habité. Quel est ce M. de Chateaubriand, le propriétaire, qui a les nerfs assez solides pour vivre au milieu de tant de saleté et de pauvreté? » (1er septembre). « A Montauban (Ille-et-Vilaine), les pauvres semblent réellement pauvres; les enfants terriblement haillonneux, plus mal vêtus que s'ils n'avaient pas de vêtements du tout; quant aux chaussures et aux bas, c'est un luxe » (5 septembre, p. 231).

Young donne peu de descriptions de la nourriture des hommes. Voici deux notations qui sont les plus précises que j'aie pu trouver sur l'époque : « Les habitants (de Tonneins) comme les autres Français, mangent peu de viande; dans le bourg de Layrac, on tue seulement cinq bœufs par an, tandis qu'un bourg anglais de même population en consommerait deux ou trois par semaine. » (24 août, p. 153.) « A Hasparren. Jour de foire et l'endroit plein de paysans; je vis la soupe préparée pour ce que nous appellerions un repas de paysans. C'était une montagne de pain, en tranches, dont la couleur n'était pas engageante; une ample provision de choux, de graines et d'eau; ce qui devait servir à nourrir plusieurs vingtaines d'hommes, une demi-douzaine, de paysans anglais l'auraient mangé et encore en grognant contre l'avarice de leur hôte. » (p. 148).

En lisant ces textes, le lecteur moderne pourrait croire que Young dénigre systématiquement la France. Or, quoique Young soit manifestement imbu de la supériorité britannique et heureux de la faire valoir, on peut dire que l'esprit de dénigrement est étranger à cet observateur, dont le but essentiel est d'améliorer le sort des hommes en prenant conscience des forces naturelles qui doivent être surmontées pour cela. Au contraire, lorsqu'il trouve des faits moins navrants, il les signale avec joie, comme preuve qu'il est possible d'obtenir des conditions de vie satisfaisantes pour un peuple (Exemple Monein près de Pau, 12 août, p. 146). C'est aussi avec enthousiasme que Young suit les efforts du duc de La Rochefoucauld-Liancourt. L'extrait suivant me parait résumer convenablement à la fois ce que Young pense de la situation de la classe paysanne en France et l'esprit dans lequel il observe : «  Montant à pied une longue côte pour reposer ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignait du temps et du triste pays; comme je lui en demandais les raisons, elle dit que son mari n'avait qu'un morceau de terre, une vache et un cheval et que cependant ils avaient à payer à un seigneur une rente d'un franchar (42 livres) de blé et 3 poulets, et à un autre, quatre franchars d'avoine, un poulet et un sou, sans compter de lourdes tailles et d'autres impôts. Elle avait sept enfants et le lait de la vache servait à faire la soupe... Cette femme vue de près, on lui aurait donné soixante ou soixante-dix ans, tant sa taille était courbée et son visage ridé et durci par le travail; mais elle me dit qu'elle n'en avait que vingt-huit. Un Anglais qui n'a pas voyagé ne peut imaginer l'aspect de la plupart des paysannes en France; cela révèle à première vue qu'elles travaillent beaucoup plus durement que les hommes; ce travail, joint avec celui plus misérable encore de mettre au monde une nouvelle race d'esclaves, détruit absolument toute symétrie de la personne et toute apparence féminine ; à quoi faut-il attribuer cette différence de mœurs des basses classes entre les deux royaumes? Au gouvernement.» (Vers Metz, p. 329).

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La situation ainsi évoquée par Young, et confirmée par les autres écrits des économistes de l'époque (notamment Lavoisier), confirmée aussi par ce que nous avons dit du salaire réel et par ce que nous dirons de la production nationale, laisse une impression d'extrême précarité. Une élite brillante, mais fort peu nombreuse, vit d'une masse végétative. Et la rente du grand n'existe que par la pauvreté extrême des petits. La civilisation intellectuelle et artistique ne peut donc exister que dans une minorité, mais cette minorité ne tire la stabilité de ses conditions de vie (stabilité indispensable à sa civilisation) que de la pauvreté de la masse. Car si .la masse n'était pas très nombreuse et par suite très pauvre, la rente de la terre serait faible.

*

Avec le XVIIIe siècle prend fin pour la France l'ère du méteil. Le temps passe où le roi de France nourrit ses ouvriers de deux livres de pain de méteil, d'un quart de vin et de deux écuellées de potage à tremper, tantôt gras, tantôt maigre[12]

 

SECTION II : Du XIXe siècle à nos jours

Avec le début du XIXe siècle[13] , et plus particulièrement avec le retour de la paix en Europe, après 1815, l'histoire du niveau de vie des classes ouvrières entre dans une nouvelle phase[14]. Cela ne signifie nullement que la misère disparaisse, ni même que le minimum vital physiologique soit obtenu dans les classes les plus pauvres des salariés. Au contraire, on verra que les années 1830 donnent le spectacle de villes ouvrières nombreuses, où des fractions notables de la population sont nettement sous-alimentées et où la misère exerce ses ravages. Mais le climat général se modifie peu à peu; des problèmes autrefois cruciaux s'amenuisent, d'autres au contraire apparaissent et prennent place parmi les grandes questions sociales.

D'abord, non seulement les famines, qui ont disparu depuis 1709, ne réapparaissent pas, mais encore les périodes de cherté du blé sont de moins en moins accusées et leur échéance de moins en moins sensible pour la population; de même, les grandes épidémies achèvent peu à peu de disparaître[15]. Par contre, le chômage non seulement persiste, mais apparaît lié à des crises sociales d’un nouveau type, lesquelles, quoique beaucoup moins graves que les anciennes famines, sont beaucoup moins facilement supportées par la classe ouvrière.

Si l'on embrasse d'un seul coup d'œil la totalité de la période 1820-1940, l'amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière apparaît considérable; mais cette évolution reste au jour le jour si lente, et si perturbée par des régressions souvent sensibles, qu'il est difficile d'en donner une idée concrète autrement qu'en comparant les situations des années extrêmes. C'est ce que nous ferons plus loin. Il semble cependant possible de marquer trois grandes étapes dans l'histoire sociale du dernier siècle :

1° De 1820 à 1871, la révolution industrielle démarre; de gros investissements sont constitués; mais les biens de consommation offerts aux classes ouvrières, ou bien ne s'accroissent que lentement, ou bien se trouvent parfois en régression; le nombre de la population s'accroît rapidement et, malgré une lente amélioration du rendement des terres, la culture de la totalité du sol français est nécessaire à la nourriture des habitants; la migration de la population paysanne vers les villes n'entraîne donc pas la dépopulation des campagnes, mais est alimentée par les excédents de naissances paysannes.

2° A partir de 1871, une nouvelle explosion de progrès technique, que M. Friedmann a appelée « la seconde révolution industrielle », est enregistrée, par suite de la mise en œuvre de l'électricité industrielle. Parallèlement, le machinisme agricole enregistre sa première révolution; le rendement des terres et la productivité du travail s'accroissent sensiblement; et comme cependant l'expansion démographique arrive à son terme[16], la superficie nécessaire à la nourriture de la population s'abaisse et les campagnes se dépeuplent. Le niveau de vie peut donc s'améliorer plus rapidement que dans la période précédente, par suite du cumul des gains sur le secteur agricole et sur le secteur industriel. Le rythme de l'expansion reste cependant lent. Coupé par la guerre de 1914, il reprend assez médiocrement jusqu'en 1929.

3° A partir de 1929, une troisième phase s'ouvre sous de médiocres auspices : celles d'une grave crise économique mondiale; c'est cependant une période de vive expansion technique et, par suite, de rapide amélioration des conditions de vie du travailleur. La guerre de 1940 interrompt cette phase, sans évidemment y mettre fin; nous nous trouvons donc à l'heure actuelle dans un état de profonde régression; mais on peut espérer, si une nouvelle guerre ne survient pas, voir se reconstituer dans les prochaines années un mouvement ascendant relativement accéléré et qui a son origine vers 1930.

 

A. Le niveau de vie des classes ouvrières aux alentours de 1830

Sans parler des historiens tels que Ernest Levasseur et Paul Louis, qui ont étudié le sort de la classe ouvrière depuis la Révolution, un bon nombre d'études contemporaines d'une valeur scientifique certaine nous renseignent sur le niveau de vie moyen dans la France de 1830. Parmi les observateurs consciencieux, on peut citer Villeneuve-Bargemont, Guerry, Angeville... mais c'est Villermé qui, dans son grand Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, donne la meilleure base de travail. Sans qu'il soit possible ici d'entrer dans les détails d'un si vaste sujet, nous nous efforcerons de résumer les observations ainsi enregistrées en les groupant autour de trois centres d'intérêt : la nourriture des classes ouvrières; la misère des fractions les plus défavorisées de la population et, malgré l'impression nettement pessimiste qui se dégage des deux premières études, l'amélioration relative, lente, mais incontestable, du niveau général de vie au cours de la première moitié du XIXe siècle.

a) La nourriture. Comme on l'a dit plus haut, le fait fondamental qui se dégage d'une étude de la nourriture ouvrière en 1830 est que les mots tels que « méteil », « galette de sarrasin », ne sont plus usités. On a vu plus haut, dans le minimum vital de Villermé, quelle structure cet auteur assigne à la nourriture d'une famille ouvrière « qui n'est pas dans le besoin ». Les rations de Villermé donnent en effet un nombre de calories égal ou supérieur au minimum physiologique de 2 700 à 3 000 calories par tête et par jour (cf. tableau VI bis du chapitre I). Villermé donne à plusieurs reprises des exemples de consommation effective de familles ouvrières, d'après des enquêtes manifestement précises. On trouvera par exemple (t. II, p. 45) la ration d'une famille de six personnes d'après les travaux de la Société Industrielle de Mulhouse

Voici comment Villermé résume ses observations pour cette même région de Mulhouse : « Sous le rapport de la nourriture, comme sous d'autres rapports, les ouvriers en coton peuvent se diviser en plusieurs classes.

« Pour les plus pauvres, tels que ceux des filatures, des tissages[17], et quelques manœuvres, la nourriture se compose communément de pommes de terre, qui en font la base, de soupe maigre, d'un peu de mauvais laitage, de mauvaises pâtes et de pain. Ce dernier est heureusement d'assez bonne qualité. Ils ne mangent de la viande et ne boivent de vin que le jour ou le lendemain de la paye, c'est-à-dire deux fois par mois.

« Ceux qui ont une position moins mauvaise, ou qui, n'ayant aucune charge, gagnent par jour de 30 à 35 sous, ajoutent à ce régime des légumes et parfois un peu de viande.

« Ceux dont le salaire journalier est au moins de 2 francs[18] mangent presque tous les jours de la viande avec des légumes... »

Cette structure de la nourriture ouvrière se retrouve pratiquement dans toute la France; meilleure à Sedan, pire à Lille et à Sainte-Marie-aux-Mines, la nourriture moyenne d'un homme varie autour des quantités suivantes : 2 livres de pain, 100 grammes de fromage ou de beurre, bouillon de légumes. Viande et bouillon gras les jours de paie. La boisson est au mieux du cidre coupé, le vin reste exceptionnel. Dans les régions pauvres, le menu rappelle davantage encore celui du XVIIIe siècle. Villermé décrit ainsi la nourriture des ouvriers des bords du lac suisse de Zurich. (p. 432) : « leur nourriture habituelle se compose... des choses suivantes : de pommes de terre, qui en sont la base et se mangent avec tout en guise de pain, lorsqu'on ne les mange pas seules. D'un peu de pain qui est ordinairement de bonne qualité. De soupes ou potages maigres aux farines, aux gruaux, etc. De laitage. De fruits. D'œufs de temps à autre. Quelquefois de poisson, dans certaines localités. Enfin, de café de chicorée au lait pour le déjeuner des femmes. La viande de boucherie est pour eux un aliment rare; ils n'en mangent pas, ou à peine une fois par semaine. »

Une telle situation se comprend aisément si l'on se rappelle que le salaire nominal d'une nombreuse partie de la classe ouvrière n'était-que de 1 franc par jour, alors que le prix du pain variait de 30 à 40 centimes le kilo.

D'après l'enquête remarquable que Villermé cite page 153, dans une entreprise de Rouen, les deux tiers des ouvriers ne gagnaient pas les 450 francs par an nécessaires pour avoir chaque jour le menu suivant : « Deux livres de pain, 7 centimes de fromage ou de beurre, portion d'un mets et bouillon, ou soupe trempée chez des gargottiers; boisson : cidre coupé[19] ».

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Si faible que soit cette alimentation, elle présente un caractère qui est essentiel pour la classe ouvrière : sa relative stabilité. En effet, le prix du pain présente à. partir de 1820 une constance relative inconnue auparavant. Le prix moyen national commence à prendre un sens, par suite de l'ampleur et de la régularité des échanges de province à province. Alors que les variations enregistrées en 3 ou 4 années atteignaient et dépassaient fréquemment l'ordre de grandeur de 1 à 4 avant 1709, et de 1 à 2 avant 1800[20], le minimum absolu de la période 1820-1845 est de 20,16 le quintal, et le maximum absolu 30,05. Au cours de cette période de 25 ans, on n'enregistre qu'une seule hausse rapide du cours du blé, celle qui porte le prix de 20,90 en 1825 à 29,38 en 1828; la cherté se maintient de 1828 à. 1832, mais elle ne dépasse pas 150 % des cours les plus bas[21]

 

Aussi les crises de surproduction commencent-elles à. être plus redoutées que les crises de sous-production. Au cours des crises du nouveau type, en effet, les manufactures rejettent les ouvriers qu'elles ont, pendant la période de « prospérité », arrachés à la campagne. Alors le chômage ravage la ville ouvrière, les hommes les plus récemment embauchés sont licenciés sans délai; les autres sont gardés à temps réduit. Au total, les misères engendrées par les fluctuations du salaire l'emportent sur celles qui sont dues aux variations du prix du pain, et les souffrances imposées à la classe ouvrière par les crises industrielles tendent à se substituer dans, la mémoire des hommes aux souffrances imposées par les crises agricoles.

b) La misère — Ainsi, la misère reste grande, et, sous plus d'un rapport, le sort de l'ouvrier moyen apparaît plus dur, au cours de cette période de démarrage du progrès industriel, qu'au cours de l'achèvement de la période traditionnelle. Sans doute le pain blanc remplace à peu près partout le pain noir; sans doute, si le paysan est venu à la ville, c'est que le niveau de vie y apparaît, au moins psychologiquement, plus élevé qu'à la campagne. La ville de 1830 est une Amérique où l'on peut tenter sa chance. Mais que de duretés sont réservées à ceux qui ne réussissent pas! La maison paysanne, pauvre, mais au grand air, est échangée contre des bouges infects. Les durées du travail paysan, supportables aux champs, sont transposées à la fabrique malsaine et puante. Le cadre moral et social du village disparaît pour les masses anonymes, parquées dans des banlieues inorganiques. C'est la hideuse époque de la prolétarisation des hommes.

Villermé, Flora Tristan, Jules Simon, Noiret, rencontrent partout la misère. Villermé donne des travailleurs de Mulhouse une description qui mérite de devenir célèbre (t. II, p. 25 sq.) :

« Les seuls ateliers de Mulhouse comptaient, en 1835, plus de 5 000 ouvriers (sur un total d'environ 11 600) logés... dans les villages environnants. Ces ouvriers sont les moins bien rétribués. Ils se composent principalement de pauvres familles chargées d'enfants en bas âge et venues de tous les côtés, quand l'industrie n'était pas en souffrance, s'établir en Alsace pour y louer leurs bras aux manufactures. Il faut les voir arriver chaque matin en ville et en partir chaque soir. Il y a, parmi eux, une multitude de femmes, pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue, et qui, faute de parapluie, portent renversé sur la tête, lorsqu'il pleut, leur tablier ou leur jupon de dessus, pour se préserver la figure et le cou; et un nombre encore plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons tout gras de l'huile des métiers, tombée sur eux pendant qu'ils travaillaient. Ces derniers... n'ont pas même au bras, comme les femmes... un panier où sont les provisions pour la journée; mais ils portent à la main ou cachent sous leur veste, ou comme ils le peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à l’heure de leur rentrée à la maison.

« Ainsi, à la fatigue d'une journée déjà démesurément longue, puisqu'elle est au moins de 15 heures, vient se joindre, pour ces malheureux, celle des allées et retours si fréquents, si pénibles. (Les distances sont, de l'ordre d'une lieue à deux lieues, et parfois même deux lieues et quart.) Il en résulte que le soir, ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir et que le lendemain ils en sortent avant d'être complètement reposés. »

La situation n'est pas meilleure pour les tisserands à Reims, à Lille, à Rouen. A Sainte-Marie-aux-Mines, Villermé consigne cette effroyable observation (t. I, p. 72) : « Si mes renseignements sont exacts, les ouvriers de la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines seraient en général mécontents de leur sort. Néanmoins, les tisserands, qui en forment la presque totalité, sont trop faibles et ont trop peu d'énergie pour que ce mécontentement soit jamais bien à craindre. »

À Sedan, la situation est meilleure; elle est même la meilleure de France; cela tient à une solide tradition patronale et ouvrière, mais surtout à la proximité de la Belgique où les salaires ouvriers étant alors plus bas qu'en France, les prix des aliments sont faibles. Pour la seule fois, au cours de son voyage en France, Villermé peut voir à Sedan des enfants ouvriers qui s'amusent (t. I, p. 278) : « le jour de mon arrivée à Sedan, j'ai été frappé en passant devant la porte (d'une) manufacture (de laine), au moment où la cloche allait annoncer la rentrée dans les ateliers, après l'heure du dîner, d'y voir un grand nombre d'enfants... jouant, courant, sautant, avec une gaîté et une pétulance qui, sans leur bonne mine, auraient déjà été pour moi la preuve la plus manifeste de leur excellent état de santé. Au son de la cloche, tous se précipitèrent d'un bond dans la cour. Les pauvres enfants, d'ailleurs plus jeunes, qui travaillent dans les filatures de coton, ne ressemblent pas à ceux-là... »

Au total, l'impression que l'on retire d'une étude attentive des documents de l'époque peut être résumée ainsi : plus du tiers de la classe ouvrière des villes, habitants de bouges affreux, entassés sur des paillasses sans draps, sans lumière, sans feu, sans eau, souffrent d'une « indigence affreuse, d'abrutissement, de vices, d'une dégradation profonde »; à ces êtres exténués de fatigue, maigres et sales, la langue populaire a donné le nom de nègres-blancs. Villermé, homme de la bourgeoisie, conclut que leur état ne peut être imputé à leurs vices, mais bien leurs vices à leur état et que, dans leur ensemble, ils « se recommandent à. toutes les sympathies des hommes de bien, par leurs bonnes qualités et la cause respectable de leur misère[22]  » (T. I, 439.)

c) Les symptômes d'amélioration — Si triste que soit la situation ainsi décrite par ces observateurs qui n'ont pai Intérêt à la noircir, elle n'apparaît pas pire que le sort des générations antérieures. En effet, aucun auteur et pas même E. Buret ne présente la situation de son époque comme plus dure que celle des années précédentes. Or, il faut en cette matière tenir compte d'un facteur psychologique extrêmement puissant et que chacun d'entre nous peut vérifier aisément tous les jours : le temps colore en rose les vieux souvenirs. Ce fait intervient pour beaucoup à l'heure actuelle dans la réputation de « la belle époque » d'avant 1914; beaucoup d'hommes ont tendance à décrire favorablement les conditions de leur enfance ou de leur jeunesse, qu'il s'agisse d'apprentissage ouvrier ou d'internat scolaire; certains anciens prisonniers en viennent même à se rappeler avec une mélancolie qui n'est pas dépourvue d'indulgence, leurs années de captivité en Allemagne!...

Les témoignages des vieux ouvriers qui affirment l'amélioration des conditions matérielles de vie ont donc une valeur particulière. Or ces témoignages ne sont pas rares dans la littérature sociale de 1830 à 1840. Ils sont manifestement plus fréquents que dans la littérature sociale actuelle. Villermé recueille à Reims et dans d'autres villes le témoignage de nombreux vieillards qui reconnaissent une amélioration sensible : pour l'habillement, le drap de laine a remplacé la toile en hiver; le goût de la toilette s'implante chez les filles d'ouvriers; le pain blanc a remplacé le pain bis : « Il y a cinquante ans, les ouvriers en laine de Reims étaient, comme ceux des autres professions, dans une déplorable indigence. Les plus aisés d'alors, entassés dans des chambres étroites, mal nourris, mal vêtus, paraîtraient bien pauvres aujourd'hui. On citait ceux qui mangeaient une fois par semaine de la viande et de la soupe grasse, on enviait leur sort, et actuellement tout ouvrier qui n'est pas dans la misère en mange au moins deux fois. Enfin la santé de l'ancien ouvrier rémois n'était pas aussi bonne,- en général, que nous le voyons de nos jours[23] ».

 On trouvera le témoignage que l'amélioration a été ressentie, dans un grand nombre de mémoires de l'époque[24] . L'habitat lui-même, si insuffisant qu'il soit, ne semble pas en régression. La chaumière du paysan du nord de la Loire, sans fenêtre ou avec une fenêtre étroite et hermétiquement fermée pendant tout l'hiver par des volets de bois, avec son sol de terre battue, n'est pas elle-même plus saine ni plus agréable que les logements ouvriers. Symptôme plus caractéristique, les rues sombres, étroites et tortueuses dans lesquelles s'entasse la classe ouvrière, sont en maints endroits formées de maisons construites antérieurement pour d'autres habitants. L'évolution de certains quartiers de Paris comme le Temple est caractéristique à cet égard; la classe ouvrière s'y est substituée à l'aristocratie. Sans doute, la densité de population a-t-elle en même temps beaucoup augmenté, mais sans dépasser ce qu'elle était dans les autres logements ouvriers. Il ne faut pas perdre de vue la médiocrité de l'hygiène et du confort dans les maisons bourgeoises elles-mêmes sous l'Ancien Régime. En matière d'habitat, comme nous le dirons plus loin, la France est la paresseuse bénéficiaire, et par suite la victime, de son passé. Nos ancêtres nous ont légué les maisons qu'ils ont construites; nous préférons nous y loger que de faire le dur effort d'en construire de nouvelles. Ainsi, mainte famille ouvrière vit dans la maison d'un marchand ou d'un bourgeois de l'Ancien Régime et souvent même du Moyen Age (dans beaucoup de nos villes méridionales).

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Tels sont les indices généraux du niveau de vie des classes ouvrières aux alentours de 1830. Il serait évidemment intéressant d'approfondir cette description et de l'étendre aux périodes décennales successives de la Restauration à nos jours. La chose serait possible, car les sources sont nombreuses. M. Duveau l'a fait, non sans maîtrise, dans sa belle thèse de doctorat ès lettres, La vie ouvrière sous le Second Empire. Ce livre, auquel  je renvoie le lecteur, me dispense d'étudier ici les deux décades passionnantes de 1850 à 1870.

Il faut toutefois noter que le nombre des études objectives et quantitatives, loin de croître de 1830 à nos jours, a peu à peu  diminué jusque vers 1930, marquant un certain renouveau depuis peu d'années. Ici, comme dans l'ensemble de la science économique, l'école intellectuelle a exercé ses ravages; les doctrinaires l'ont emporté sur les observateurs et le rationnel a pris le pas sur l'expérimental.

Dans cette première esquisse d'une mesure quantitative du niveau de vie, nous devons nous borner à quelques points de repère. Il faut mettre en évidence les tendances essentielles de l'évolution complexe qui s'est manifestée au cours du démarrage de la révolution industrielle. Pour cela, nous résumerons à grands traits les faits observés de 1830 à 1930, puis nous réunirons un certain nombre d'indices statistiques permettant de mesurer les changements observés entre les années 1830 et les années 1930.

B. De 1830 à 1930

En 1830, le machinisme vient de naître; la structure sociale est pratiquement la même qu'au siècle précédent; les chemins de fer n'existent pas encore; les machines à feu sont d'étranges nouveautés; seule l'industrie textile a commencé à s'animer. Mais les découvertes scientifiques essentielles sont déjà acquises; il ne reste plus qu'à les incarner dans les faits; c'est-à-dire que la condition sine qua non étant remplie, le progrès technique, naguère impensable, devient possible. Or les- idées des classes dirigeantes les disposent à l'effort. La Renaissance, puis le XVIIIsiècle et enfin la Révolution, ont profondément transformé là mentalité traditionnelle. Pour reprendre l'image de M. Jean Marchal, l'homme, avant l'État est devenu faustien, c'est-à-dire qu'il sait pouvoir transformer la nature et qu'il désire cette transformation.

On peut donc dire que le siècle qui s'écoule de 1830 à 1930 est le premier siècle du progrès technique. Sans doute des progrès techniques n'ont jamais cessé de se manifester au cours des siècles passés; mais l'évolution était beaucoup plus lente ; les facteurs qui bénéficiaient du progrès étaient beaucoup moins nombreux et, pour la vie quotidienne de l'homme moyen beaucoup moins essentiels  avant 1830 qu'après.

Inversement, ce serait une erreur de croire que les progrès décisifs accomplis d'abord par l'utilisation du charbon et de la vapeur, puis avec la mise en œuvre de l'électricité et des moteurs à explosion au cours de la deuxième révolution industrielle, ont eu une influence radicale sur le niveau de vie. Seul le genre de vie a été réellement bouleversé au cours de ce siècle. Au contraire, l'évolution du niveau de vie a été si faible qu'elle est pratiquement insensible d'une décade à l'autre de la période, et que l'on pourrait même avoir un doute sur le sens de l'évolution (amélioration ou abaissement) si la comparaison des périodes extrêmes n'emportait pas la décision.

Le premier siècle de progrès technique peut en effet en. France se diviser en deux périodes presque égales : au cours de la première, la population s'accroît très rapidement et, le niveau de vie est limité par cet accroissement même. Au cours de la seconde, le progrès technique atteint les campagnes et une crise agricole permanente vient abaisser le niveau de vie de la classe paysanne. En somme, un mouvement de bascule se produit : les énormes investissements, les travaux à long terme, indispensables à la mise en œuvre du progrès technique, sont d'abord prélevés sur le travail des masses ouvrières; puis ils pèsent plus spécialement sur les masses paysannes. La guerre de 1914 vient non seulement prolonger mais aggraver les efforts nécessaires à la nation française pour achever la constitution de son équipement technique.

Il n'est pas possible de développer ici, selon ces idées directrices, l'histoire économique de la France au cours des cent dernières années. Il semble cependant qu'une étude ainsi ordonnée serait de nature à faire apparaître une série de déterminismes encore inaperçus[25] .

Cette histoire décrirait la prospérité paysanne sous le Second Empire, liée aux cours élevés du blé, la construction des chemins ruraux, les défrichements, l'extension des terres cultivées, les constructions massives de maisons rurales, les créations de nouvelles fermes, de nouveaux mas, de nouveaux villages. Puis le brusque effondrement des années 1880; le blé, qui s'était toujours tenu sous l'Empire à des maxima supérieurs à 30 fr le quintal, et à des minima supérieurs à 20, tombe soudain à des maxima de 20 à 23 et à des minima de 13,50. L'exode des paysans commence alors, les villages sont abandonnés, les maisons tombent en ruines, les terres à peine défrichées retournent à la sauvagerie [26].

Et cet effondrement du prix du blé, cause de l'émigration de la population agricole, a lui-même pour origine l'accroissement des rendements du sol cultivé et l'arrêt de l'expansion démographique. 1879 est la dernière année[27] où l'hectare moyen donne en France moins de 10 quintaux de blé; les trois années 1894, 1895, 1896 donnent chacune plus de 13 quintaux; les 14 quintaux sont atteints en 1898 et 1899; 15 en 1903; 16 en 1921, 17 en 1929, 19 en 1938. 1938 donne ainsi un rendement triple de 1815 et supérieur au double de la moyenne générale 1815-1880.

Or la population qui s'est accrue de 27 à 39 millions entre 1800 et 1880, ne monte plus que de 39 à 42 entre 1880 et 1939. Les surfaces cultivées en blé qui n'ont cessé de s'accroître, de 4,5 millions d'hectares vers 1815 à près de 7 millions vers 1880, ne peuvent donc que plafonner, puis décroître après 1880; elles retombent à 5 millions d'ha en 1937-38.

Le déterminisme du progrès technique se manifeste ainsi dans toute sa puissance. Il serait passionnant de l'étudier dans le détail, et de montrer ses liens avec cette autre variable motrice de l'économie humaine : le mouvement démographique. Mais nous devons nous limiter ici, faute de temps et faute des moyens matériels de recherche, à étudier l'évolution du niveau de vie, dans ses aspects essentiels. Pour cela, il faut étudier d'abord l'évolution du pouvoir d'achat des masses ouvrières, puis l'évolution du revenu national réel par tête; enfin il faut se référer aux nombreux indices du niveau de vie que fournissent depuis 1830 des statistiques de plus en plus nombreuses et précises.

a) Le pouvoir d'achat des masses ouvrières — Le chapitre II de La civilisation de 1960 et le chapitre IX du Grand espoir du XXe siècle, donnent les directives générales qui peuvent orienter l'étude du salaire réel des ouvriers depuis 150 ans. Le lecteur se reportera à ces textes, dont on peut résumer ainsi les conclusions :

1. L'évolution du salaire réel est très différente selon qu'il s'agit du salaire horaire, du salaire journalier, du salaire hebdomadaire ou du salaire annuel. En effet, la durée du travail journalier s'est abaissée de 12 heures à 8 ou 9 heures entre 1830 et 1938; la durée du travail hebdomadaire s'est abaissée de 72 à 40 heures (Ces chiffres sont des ordres de grandeur).

2. L'évolution du salaire réel est très différente selon qu'elle est mesurée par rapport à un prix de gros ou par rapport à un prix de détail, et plus généralement par rapport au prix d'un produit à grand ou à faible progrès technique. En fait, aucune amélioration du pouvoir d'achat n'est enregistrée par rapport à un produit ou service dont les méthodes de production n'ont pas varié depuis 1830.

Selon que l'on rapporte le salaire à telle ou telle consommation, le pouvoir d'achat prend en effet des valeurs fort différentes. Cette constatation domine l'étude du niveau de vie, car elle permet de déceler les causes de l'amélioration du niveau de vie des peuples ; nous reviendrons donc sur ce sujet au chapitre IV ci-après. Il nous suffira ici de relever ici la réalité et l’ampleur des disparités constatées, en donnant comme exemple l’évolution du pouvoir d'achat depuis 1700, selon qu’il est mesuré par rapport à une marchandise à très grand progrès technique comme les miroirs, ou à un service qui demande de nos jours le même travail qu'autrefois : une leçon particulière donnée par un professeur à un enfant, une visite médicale, un fauteuil à l'Opéra, l'exécution d'un portrait par un artiste, la défense d'une cause devant les tribunaux, l'enregistrement d'un acte devant notaire, la façon d'une robe ou d'un chapeau par un couturier ou une modiste, un mètre carré de tapisserie, une reliure d'amateur, un plan d'architecture, une taille chez le coiffeur, etc.

En 1702, il faut 42 500 salaires horaires de manœuvre pour acheter une glace de 4 m2; en 1850, il en faut encore 7 200; en 1949, il n'en-faut plus que 200. Au contraire, il faut toujours plus d'un demi-salaire horaire pour payer le barbier.

Le pouvoir d'achat a été multiplié par 210 en ce qui concerne les miroirs, dans le même temps il a diminué de 35 % en ce qui concerne le barbier. La clé du déterminisme qui commande le niveau de vie des peuples se trouve évidemment dans ces quelques chiffres.

*

Ces faits montrent qu'il faut préciser avec soin les références choisies pour les mesures du niveau de vie, sous peine d'aboutir aux pires confusions.

Exprimé en kilos de blé (aux prix de gros), le salaire horaire moyen des charpentiers et des menuisiers à Paris est passé de moins de 1 kilo vers 1800, et d'environ 1,2 kg vers 1830, à près de 8 kg au cours des années 1930-35. Par contre, le salaire journalier exprimé de même en kilos de blé, ne s'est accru que de 10 kilos vers 1800 et 13 kilos vers 1830, à 65 en 1930-35; le salaire annuel évolue comme le salaire hebdomadaire, puisque les congés, lorsqu'ils existent, sont payés.

Mais les gains du salaire réel sont plus faibles lorsqu'ils sont exprimés en prix de détail. Sur la base 100 en 1750-60 et 140 en 1800, le salaire réel hebdomadaire moyen des ouvriers professionnels à Paris ne dépasse pas 250 en France lors de son maximum atteint au cours des années 1930-35 et retombe à 235 en 1938-39, par suite de l'affaissement de la production nationale. La régression actuelle est telle qu'il n'est guère plus élevé en 1950 qu'en 1805.

Heureusement, les ouvriers de province, les mineurs et les journaliers agricoles, ont gagné sensiblement davantage : exprimé en prix de détail, le salaire annuel de l'ouvrier mineur a triplé de 1820-1840 à 1931-38; le salaire annuel du journalier des campagnes a doublé de 1801-1810 à 1931-1938.

Par contre, le salaire du personnel de haut rang, loin de s'améliorer, s'est effondré dans le même temps; le salaire des conseillers d'Etat est un bon indice des traitements des grands chefs de service des industries privées, car si d'importants écarts se font jour entre les traitements offerts par les entreprises privées et ceux qui sont accordés par l'Etat, les hauts fonctionnaires désertent la fonction publique. Or le pouvoir d'achat du traitement des conseillers d'Etat a été réduit de moitié entre 1801-10 et 1938-39[28]

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Les études classiques du niveau de vie, qui commencent à se multiplier depuis quelques années en France et à l'étranger, se réfèrent en général à une consommation ouvrière constante dans le temps, et dont la majeure partie est formée d'aliments achetés au détail, aux prix des marchés des grandes villes. Nous disposons pour la France de tels indices du  coût d'un même genre de vie » calculés par Fr. Simiand, par la Statistique Générale de la France et par M. Kuczynski. Nous avons donné dans Le Grand espoir du XXe siècle, p. 199, l'indice S. G. F., prolongé jusqu'en 1939 par nos soins.

Le tableau ci-après retrace les évaluations de la S. G. F. et celle, nettement moins optimiste de M. Kuczynski. Les indices ne comportent aucune correction pour chômage, maladies ou impôts. Toutefois, M. Kuczynski s'est efforcé de noter les fluctuations, en hausse et en baisse, dues aux variations de la durée du travail lors des crises cycliques[29]

 

Les divergences entre ce tableau et telles autres mesures analogues n'ont rien qui puisse étonner, si l'on se rappelle les divergences de 65 à 21 000 enregistrées au tableau XIII. Il suffit de se référer à des consommations différentes pour aboutir à des indices différents. Mais le tableau de M. Kuczynski n’en confirme pas moins le fait de l'amélioration séculaire du pouvoir d'achat, amélioration incontestable si l'on compare 1850 et 1935. L'évolution, pour nette qu'elle soit à long terme, est fort irrégulière à. court terme. Les régressions sont nombreuses et enlèvent à l'homme la conscience même du progrès. Il faut encore noter combien les années 1878-1880 marquent une cassure dans l'allure de l'évolution, cassure due à la crise agricole, ou plus exactement à la disponibilité de main-d’œuvre qui se manifeste sur le plan agricole à. partir de 1880.

b) Le revenu réel moyen par habitant — Les considérations qui précèdent ne laissent pas le moindre doute sur le fait de l'accroissement sensible du pouvoir d'achat de l'ouvrier professionnel, en France; cet accroissement peut être apprécié, depuis le début du XVIIIe siècle jusqu'en 1935-39, à un triplement du salaire horaire réel, et à un doublement du salaire hebdomadaire, s'il est mesuré par rapport aux prix de détail classiques. Quant au manœuvre moyen, son salaire horaire a été multiplié par 3,5 et son salaire journalier par 3 (cf. tableaux VI et VII du chapitre I ; cf. également les graphiques du chapitre II de La civilisation de 1960).

Mais certaines questions se trouvent posées par l'étude précédente : l'accroissement du niveau de vie de l'ouvrier des villes ne s'est-il pas produit au détriment du niveau de vie des paysans? Ou ne provient-il pas de la réduction de l'ouverture de « l'éventail » des salaires, plus précisément de la réduction du pouvoir d'achat des hauts fonctionnaires et des traitements élevés, c'est-à-dire en définitive d'une redistribution plus égalitaire des revenus?

Seule une étude du revenu national réel par habitant peut permettre de répondre à une telle question. Malheureusement, les estimations du revenu national sont sujettes à de sensibles erreurs. On ne disposait jusqu'à ces derniers mois pour la France que des chiffres de Colson et de Dugé de Bernonville, chiffres manifestement trop faibles. Le problème du revenu national se trouve heureusement pris en charge depuis 1946 par quelques statisticiens animés au Commissariat général du Plan par M. Jacques Dumontier. Les chiffres qui figurent sur la ligne 2 du tableau XV sont dus, sauf pour 1830, à M. Froment; ce sont de beaucoup les meilleurs dont on puisse disposer et l'ordre de grandeur qu'ils définissent me paraît valable à moins de 20 % près. J'ai moi-même admis le chiffre 8 pour 1830, à 25 % près (c'est-à-dire que toute autre mesure humaine sérieuse de ce même revenu de 1830 se trouvera, à mon sens, comprise entre 6 et 10 milliards de francs, avec forte probabilité pour que la moyenne de ces mesures soit de 8).

En divisant ces évaluations du revenu national, par le nombre d'habitants, puis la valeur ainsi obtenue par l'indice des prix de détail, on obtient le revenu national réel par tête. Ce revenu se trouve exprimé en francs 1913.

 

[30]

Les résultats sont que le revenu national par habitant n'atteignait vers 1830 que 290 francs de 1913, et dépassait 1 100 francs dès 1900. A partir de 1900, le progrès s'est beaucoup ralenti; il ne fut que de 1 % par an de 1900 à 1913 contre près de 2 % de 1880 à 1900, 1 % de 1860 à-1880 (influence de la guerre de 1870) et près de 3 % de 1830 à 1850. La guerre de 1914 entraîne évidemment une régression; 1930 se trouve à peine au-dessus de 1913. Mais ce qui est grave, c'est la nouvelle stagnation de 1930 à 1938, stagnation qui, on le verra au chapitre suivant, est propre à la France. Ces résultats reposant, on vient de le dire, sur des évaluations nouvelles du revenu national, confirment dans leur ensemble les appréciations des économistes étrangers, et notamment de M. Colin Clark, d'après lesquelles la « perte de vitesse » date en France de l'année 1900.

Ces chiffres témoignent également du fait que l'amélioration du sort des ouvriers salariés ne s'est pas faite au détriment des autres classes de la population. Au contraire, de 1830 à 1938, alors que le salaire réel journalier du manœuvre triple à. peine, le revenu national par tête quadruple. Mais en décomposant les périodes, il apparaît que si l'ouvrier moyen a gagné beaucoup moins que le Français moyen de 1830 à 1913, il a gagné beaucoup plus de 1913 à 1938. En effet, alors que le revenu réel par habitant n'est pas plus élevé en 1938 qu'en 1913, le salaire horaire réel du manœuvre est de 30 % plus élevé. Il faut toutefois noter qu'en général, en 1938, la semaine de travail n'était que de 5 jours contre 6 en 1913; le salaire annuel réel n'était donc en 1938 que de 10 % plus élevé qu'en 1913. L'amélioration du sort des classes ouvrières françaises de 1913 à 1938 a donc porté à peu près uniquement sur la réduction de la durée du travail : le niveau de vie a été volontairement (par décision légale) sacrifié au genre de vie.

Bien entendu, ces chiffres ne sont valables que par référence à l'ensemble des biens de consommation groupés dans l'indice des prix de détail de la S. G. F., et précédemment dans les calculs de Fr. Simiand (voir note 3 du tableau X du chapitre I). Par rapport à des produits manufacturés, l'amélioration du pouvoir d'achat du salarié et du niveau de vie par habitant apparaîtrait beaucoup plus forte. Par exemple, le salaire horaire équivaut à moins de 1/2 kWh d'électricité en 1900, contre près de 3 en 1938 (gain de 1 à 6). En 1900, il faut 40 heures de salaire à un manœuvre pour acheter une chambre à air de bicyclette; en 1938 il lui suffit de 2 heures (gain de 1 à 20). La bicyclette elle-même coûte 100 journées de travail en 1900 et 10 en 1938 (gain de 1 à 10)[31].

Les résultats ainsi obtenus et figurant sur la ligne 4 du tableau XV, ne sont pas très différents, dans leur tendance générale, de ceux auxquels M. Colin Clark parvenait dès 1940 lorsqu'il rédigeait The Conditions of Economic Progress.

D'après M. Colin Clark, le niveau de vie du peuple français n'a jamais dépassé le taux de 810 unités internationales par tête et par an, taux moyen atteint au cours de la période 1900-1909; l'année 1911 ne donne que 790. La meilleure année d'après-guerre est 1928 avec 805 unités; la crise fait régresser le revenu réel moyen à 700 en 1932; la réduction systématique de la durée du travail, de graves erreurs politiques et économiques, empêchent alors la France de profiter du redressement qui se manifeste dans les autres pays; M. Colin Clark évalue en effet à seulement 510 unités le revenu réel par tête en 1937, taux à peine supérieur à celui de la décade 1850-59. En fait, l'année 1937 est une des rares années où s'institue un écart sensible entre production et consommation; M. Clark mesure bien plus, sous le nom de « revenu national », la production que la consommation. Or au cours des années 1936, 1937 et 1938, la France a consommé plus qu'elle n'a produit; elle a utilisé les stocks qu'elle détenait. Ainsi le niveau de vie s'est abaissé bien moins que les chiffres de M. Clark ne semblent l'indiquer; par contre, dès que l'appauvrissement des stocks est devenu perceptible, un redressement économique est devenu indispensable, a été désiré par la population, et a été effectivement entrepris. Il n'en est pas moins certain que, dans leur ensemble, les résultats obtenus en France depuis 1930 ont été plus mauvais que dans aucune autre nation Voir Tableau XVI[32])

 

 Ces fluctuations à court terme mises à part, les évaluations de M. Clark confirment la tendance séculaire à l'amélioration du niveau de vie en France; malgré la guerre de 1914, le niveau de vie moyen au cours de la décade 1925-1934 est presque exactement le double de celui de la décade 1850-59; et cependant la durée moyenne du travail dans les villes a été abaissée entre les deux dates de 70 heures à 48 heures par semaine. Tous les chiffres du tableau XV confirment la réalité de cette amélioration. Le lecteur fera bien de les méditer tous : ils donnent quelque idée de la complexité et de la variété de la vie économique; sans les commenter, et sans revenir sur les grandes lignes du mouvement, qui sont mises en évidence au chapitre premier de La Civilisation de 1960, on peut signaler ici quelques-uns des plus remarquables résultats. Le solde créditeur des comptes des caisses d'épargne, par tête d'habitant, représentait 4 kg de pain en 1830 et 560 en 1938; la France possédait en 1938 plus d'automobiles que de bicyclettes en 1900; la consommation de sucre par habitant est passée de 2,3 kg en 1830 à 23 kg en 1938 ; celle de froment de 1,4 à 2,2 quintaux; celle de pommes de terre de 1 à 4,1 quintaux; celle de café de 2,5 à 44 hectogrammes; la consommation moyenne de tabac a quadruplé, celle de bière a triplé; et celle de vin plus que quadruplé, celle de chocolat a été multiplié par 50. Chaque Français consommait en 1938 sept fois plus de coton et trois fois plus de laine qu'en 1830.

Enfin et surtout le nombre de médecins mis au service du peuple français a plus que doublé, celui des dentistes a décuplé.

Le nombre des élèves de l'enseignement secondaire a quintuplé, celui des élèves de l'enseignement supérieur a triplé. Le caractère intellectuel de la future civilisation s'inscrit donc dès maintenant par un mouvement sans précédent dans l'histoire de l'humanité[33].



[1] « La production nationale moyenne des Indes ne suffit pas à nourrir deux habitants sur trois... même en supposant qu'ils vivent nus, sans logement, sans transports, et ne demandant que la nourriture la plus grossière. » D'après Shah et Khambata , La richesse de l'Inde et sa capacité fiscale.

[2] M. Meuvret (op. cit.), qui est le grand spécialiste de l'histoire sociale du règne de Louis XIV, a constaté d'ailleurs qu'un grand nombre de décès n'est pas enregistré en période de famine, parce que la population errante est la plus frappée par la mort. Des hommes, des femmes, chassés de chez eux par la misère, meurent sur les routes... Nombreux sont ceux qui ne sont ni portés à l'église, ni signalés au curé; celui-ci s'abstient souvent de plus d'enregistrer les inconnus sur le registre des morts.

[3] E. Labrousse, Esquisse..., p. 105. M. Labrousse constate que des variations du même ordre de grandeur se retrouvent en 1690-94 et pendant tous les XVIIe et XVIe siècles (quoique son étude ne porte essentiellement que sur le XVIIIe siècle). Il constate que ces faits « apparaissent en temps de paix comme en temps de guerre » (p. 182), alors que la tendance des historiens historisants, lorsque par hasard ils parlaient des famines, est d'en attribuer la cause aux guerres

Nous ne sommes pas cependant entièrement d'accord avec M. Labrousse sur l'interprétation économique des famines. Lorsqu'il résume sa pensée en disant : « Il n'y e pas refus physique de récolte, mais refus social de salaire », il semble penser qu'il eut été possible de sauver les vies des pauvres en rationnant les riches; ‑ mais rien n'est moins sûr. Le nombre des riches était infime par rapport au nombre des pauvres (cf. les 10 000 familles de Vauban). De plus, si l'on avait sauvé les populations lors d'une première famine, il est évident qu'elles eussent été d'autant plus décimées lors de la suivante et alors les cadres de la nation n'étant pas privilégiés, auraient été atteints comme la masse, ce qui eût entraîné une anarchie totale à la suite de laquelle toute l'évolution sociale eût été à recommencer. Je pense donc que les famines de l'Ancien Régime représentent exactement un déterminisme historique contre lequel il n'aurait été possible de lutter (si l'on en avait eu conscience) que par la limitation des naissances, — et auquel seul le progrès technique pouvait mettre fin. Ce problème, fondamental  pour notre étude, sera étudié plus loin.

[4] Hanauer, op. cit., p. 96.

[5] Les plus intéressantes sont « La Sainte Chapelle » (mois de Juin), « Le Château de Poitiers » (mois de Juillet), « Le Château d'Etampes » (mois d'Août).

[6] Parmi les sculptures instructives, on peut noter « La mouture du blé » (Chapiteau de Vézelay), « Les Mois » de la cathédrale d'Amiens, ceux de Notre-Dame de Paris (le faneur porte son foin sur son dos comme on voit encore faire les paysannes des bords du lac de Côme). On verra aussi « Les étudiants de Paris » représentés sur les pieds-droits de la façade sud du transept.

[7] Histoire du Moyen Âge, t. VIII, par Henri Pirenne, Gustave Cohen et Henri Focillon, p. 167. Les descriptions de famines pourraient évidemment être multipliées. Par exemple, on estime qu'au cours du grand hiver de 1438, un tiers de la population parisienne fut enlevé par la famine ou la maladie (cf. Histoire des famines à Paris, par François Vincent, chap. JII). Short, dans ses précieuses New Observations on bills of .mortality, dénombre 239 famines du début de l'ère chrétienne jusqu'en 1800. L'œuvre de Short, qui a maintenant bien vieilli, serait un utile point de départ pour des recherches modernes sur ce problème capital. L'œuvre à accomplir est grande, il ne manque que l'ouvrier...

[8]  Mlle Bezard (La vie rurale dans le sud de la région parisienne de 1450 à 1560) écrit que pour se procurer un  hectolitre de blé, il fallait à, un « ouvrier non nourri » : « 5 jours de salaires sous Louis XII, 10 jours sous François Ier, 4 jours et demi en 1914 ». Pour I hl de haricots : 3 journées de salaires sous Charles VIII, 10 jours sons Henri II, 15 en 1914. De même, il aurait fallu, d'après Mlle Bezard, 12 jours de salaires pour payer une vache sous Charles VIII, 43 sous François Ier, 133 en 1914; pour un cheval, les chiffres seraient de 30 jours sous Charles VIII, 53 sous Louis XII, 266 en 1914. Ainsi la situation du  salarié moyen sous Charles VIII et Louis XII apparaît paradisiaque, d'après les recherches de Mlle Bezard.

Mais Mlle Bezard rapproche pour en faire des moyennes valables sous les règnes de Charles VIII, de Louis XII, etc., des salaires et des prix fort peu « moyens ». Elle adopte par exemple pour prix de l'hl de blé :11 sous 6 deniers sous Louis XII; 1 livre 18 sous, sous François Ier; 2 livres 2 sous, sous Henri II. Mais elle rapporte elle-même qu'en 1482, l'hl de « blé-méteil » passe à 30 sous 4 deniers contre 8 et 9 sous les années voisines; en 1522, l'hl atteint 3 livres 4 sous contre 15 et 17 sous. En somme, Mlle Bezard a commis l'erreur de ne pas comprendre que si le prix du blé quadruple en deux ans, c'est qu'il se passe quelque chose de grave, et que la moyenne n'a en ce cas aucun sens.

II reste qu'en dehors des famines, l'époque de Louis XII a été un temps de très haut niveau de vie. Ce temps a été peu durable, et n'a pas évité l'échéance de famines, même pendant sa courte durée. Nous tenterons d'expliquer plus loin ces faits a priori étranges.

[9] Voir chapitre I, en annexe au tableau VI, la note sur la répartition de la population active de la généralité de Vézelay en 1699 et sur ses revenus.

[10] Il va sans dire que ces références aux héros de l'histoire historisante sont faites pour situer au lecteur les époques approximatives des changements de périodes. Mais les dates importantes de l'histoire ne sont pas l'avènement de Louis XV ou de Napoléon Ier; ce sont la découverte et la mise en œuvre progressive du collier de trait ; la substitution de la charrue à l'araire, etc. Vienne le temps où ce seront ces faits et non Marignan ou Austerlitz qu'apprendront nos enfants à l'école l Mais pour cela, il faut d'abord constituer une histoire économique et sociale digne de ce nom...

[11] Quoique à notre sens Young soit beaucoup plus près des réalités que les économistes classiques de notre époque. À lire plusieurs de ses pages, la notion de productivité du travail s'impose à notre esprit, et il eût suffi, semble-t-il, de bien peu de réflexion systématique pour qu'il ait été en mesure de formuler une théorie valable du niveau de vie. Il en est d'ailleurs de même pour Lavoisier.

[12] Cf. dans les Comptes des bâtiments du Roi, publiés par Guiffrey (I, p. XX), le, marché du 22 mars 1684 « pour fournir aux ouvriers qui travaillent aux Bastiments de S. M. à Versailles »

[13] ».  Le temps passe aussi où les troupes de Louis XIV envoyées à Larhaix pour réprimer la révolte des paysans purent faire rôtir des enfants à la broche. Tout n'est pas beau au siècle de la machine, et de telles horreurs sont encore à craindre. Mais celles-ci avaient lieu entre Français et au siècle de Corneille. (Lavisse, Histoire de France, t. VII, p. 214-217.)

[14] Il nous reste quelques documents sur l'enquête économique et sociale effectuée sous le Premier Empire dans divers départements. Voici, d'après l'annuaire du département de l'Orne de 1809, document officieux qui n'a pas intérêt à noircir les faits, quelques indications sur l'état des paysans : « Les habitations sont en général insalubres, sans autre ouverture que la porte; basses, humides. Les habitants se nourrissent de pain et de crêpes de sarrasin; au déjeuner, le pain et le beurre; au dîner, la soupe et les légumes, souvent des châtaignes; la plupart boivent de l'eau ; les plus aisés consomment du poiré et du lard; aux grandes fêtes seulement,-le bœuf paraît sur les tables. Ils tissent eux-mêmes leurs toiles pour l'été et leurs lainages pour l'hiver. Ils ont une casaque en peau de bique, des guêtres de toile, des sabots; ils ne portent de chapeau que l'été. Leur mobilier est très sommaire; ils couchent tous dans la même chambre... Ils sont moqueurs, superstitieux, libertins; on voit beaucoup de filles-mères ». Le portrait n'est pas flatteur; toutefois l'auteur ajoute que « la situation est bien meilleure à l'est et au sud du département qu'au nord et à l'ouest ». (Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie de 1789 à 1870 (p. 510 et 511.) Voir également l'importante enquête de M. l'abbé Gautier, Pourquoi les Bretons s'en vont?

[15] La lèpre a été vaincue en France aux XIVe et XVe siècles, le typhus au XVIIIe, le choléra au XIXe.

[16] La population de la France était de 27,5 millions en 1801, 38,5 en 1870, 42 en 1939.

[17] Ces ouvriers « de base » des filatures et des tissages formaient à Mulhouse plus de la moitié de la population active. (Note de J. F.)

[18] On ne peut apprécier à plus de 10 % le nombre des ouvriers gagnant 2 fr. et plus par jour. Ceux qui satisfont en outre à la deuxième condition de n'avoir aucune charge doivent être extrêmement peu nombreux. Comparez la situation ainsi décrite par Villermé avec celle que décrit Vauban.

[19] Ce menu est celui du minimum vital de Villermé déjà étudié plus haut (cf. Villermé, t. I, p. 180). L'enquête prescrite par le décret du 25 mai 1848 décrit une situation peu différente. Voici une réponse patronale à l'enquête (Sarrebourg, Meurthe, question n° 9) « Pour la classe d'ouvriers la plus malheureuse, c'est-à-dire les manœuvres, la nourriture consiste presque exclusivement en pommes de terre. En général, la viande est d'un prix trop élevé pour qu'ils puissent en consommer. Pour quelques-uns, il en est de même du pain. Les conditions d'habitation et de vêtements sont en rapport avec cet état extrême d'indigence. » (Manuscrit des Archives Nationales, cité d'après Rigaudias-Weiss, Les enquêtes ouvrières..., p. 223.)

[20] Cf. tableau V. Par exemple : Amiens 1786 : 16,60; 1789 : 33,75.

[21] . On verra plus loin que la dernière hausse rapide du blé atteignant l'ampleur du simple au double a été enregistrée en France entre 1851 et 1856. C'est la seule du siècle qui ait atteint cet ordre de grandeur. Il s'agit bien entendu de hausse de prix du blé sans variations concomitantes des salaires.

[22] . Dans les développements qui précèdent, j'ai pris pour base plus souvent Villermé que Buret (De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, 1840). Cependant, dans son livre, Les enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1838, Hilde Rigaudias-Weiss met Buret fort au-dessus de Villermé.

Si j'avais pris pour base le livre de Buret, ou ceux des autres auteurs ouvriers ou socialistes, je serais parvenu à une description beaucoup plus pessimiste. Par exemple : Leroux (De la ploutocratie) estime à 8 millions le nombre des indigents en France, vers 1830 (soit 1 habitant sur 4.), Buret les évalue à 3 millions et demi (soit 1 habitant sur 9,7). A Paris, Buret estime qu'un habitant sur 4,2 devrait être secouru (Buret, I, p. a65). Villermé, par contre, se borne aux chiffres officiels, 1 sur 30 pour la France entière, 1 sur 12,3 à Paris. On voit dont qu'en me référant à Villermé, je donne de la situation française de 1830 la connaissance la plus optimiste que les enquêtes permettent de donner. Si je suivais les conseils de Mme Rigaudias-Weiss, j'en donnerais une beaucoup plus pessimiste, qui serait admise par beaucoup, mais qui serait contestée par d'autres.

J'ajoute qu'à lire Buret et Villermé, le second semble beaucoup plus près que le premier de l'observateur scientifique; sans idées doctrinales à défendre, assez sceptique, consciencieux dans ses enquêtes, Villermé apporte beaucoup plus d'observations concrètes que Buret. Buret se rapporte souvent à Villermé pour la description des faits; il est un homme de doctrine plutôt qu'un homme de science, écrivant lui-même qu'« il ne suffit pas de savoir comment les choses se passent, mais comment elles devraient se passer » (II, p. 125). Notre tâche est justement ici de décrire comment les choses se sont passées, en laissant à d'autres la nécessaire mais difficile étude de ce qui aurait pu se passer.

Les conclusions de notre travail étant qu'une sensible amélioration du niveau de vie des ouvriers manœuvres s'est manifestée depuis 1830, nous devons prendre en considération les rapports les plus optimistes sur la situation de 1830 et non les plus pessimistes. Il s'agit ici en effet de fixer un ordre de grandeur qui ne puisse être contesté. Or les chiffres des conservateurs bourgeois nous paraissent représenter une limite supérieure difficilement contestable.

[23] Levasseur, II, p. 295.

[24] Cf. notamment Rainneville, Du travail, Amiens, 1837.

[25] Tandis que les histoires économiques actuellement existantes sont purement descriptives. En fait, nous ne possédons pas en langue française d'histoire économique digne de la science économique moderne. L'une des meilleures histoires économiques de l'Europe est l'Economic History of Europe, de MM. Shepard Bancroft Clough et Charles Woolsey Cole (2e éd. révisée, Boston, 1946). La plus saisissante histoire économique du monde depuis 1880 ou 1900 est l'ouvrage de M. Colin Clark, The conditions of economic progress (Londres, 1940).

[26] Écrire cette histoire économique de la France excède nos moyens actuels. Je prépare donc dans cet esprit l'histoire économique d'un simple village français, Douelle en Quercy.

[27] Exception faite de l'année de guerre 1917.

[28] Mêmes sources. Les prix de détail sont mesurés pour cette évaluation par un indice général des prix de détail, qui est depuis 1913 celui de la S. G. F., de 1913 à 1801 celui de Fr. Simiand, antérieurement à 1801 un indice calculé par l'auteur. La valeur de cet indice depuis 1750-60 est donnée p. 54 de La civilisation de 1960.

Le militant syndicaliste Paul Louis conclut son enquête sur le niveau de vie des ouvriers depuis 1800, dans son estimable Histoire de la classe ouvrière en France, en rapportant ce qui suit : « Nous allons essayer de présenter, sous une forme succincte, l'évolution du salaire réel depuis un siècle et quart. Nous avons envisagé le cas d'un ouvrier qualifié de Paris, maçon, horloger, chapelier, et recherché ce que cet ouvrier pouvait acheter avec son gain quotidien, à diverses dates de cette période. Voici le résultat de cette enquête :

« Avec ce gain quotidien, le travailleur parisien obtenait : En 1801 : 10 kilos de pain, ou 5 de viande, ou 3 500 grammes de beurre, ou 120 œufs, ou 100 kilos de pommes de terre. En 1850-1855 : 16 kilos de pain, ou 4250 grammes de viande ou 3 700 grammes de beurre, ou 60 œufs, ou 87 kilos de pommes de terre. En 1882-84: 18 kilos de pain, ou 4 880 grammes de viande, ou 2 200 grammes de beurre, ou 94 œufs, ou 77 kilos de pommes de terre. En 1910-1913 : 26 kilos de pain, ou 5 600 grammes de viande, ou 2 700 grammes de beurre, ou 71 œufs, ou 64 kilos de pommes de terre.  En 1925 : 18 kilos et demi de pain ou 2 600 grammes de viande, ou 1 900 grammes de beurre, ou 58 œufs, ou 29 kg de pomme de terre. »

 Il est manifeste que conclusion laisse une impression de grande confusion des gains sont enregistrés sur le pain et parfois sur la viande, mais des pertes sensibles apparaissent pour les œufs et les pommes de terre. Il faut expliquer ces disparités a priori incompréhensibles.

D’autre part, le texte appelle de grosses réserves au point de vue de la méthode scientifique :

1° Le texte devrait donner  non seulement le résultat des calculs, mais les éléments de base : prix des différentes denrées aux époques choisies; qualités, valeur du salaire; le mois de l'année où les prix ont été relevés a une forte influence et devrait être indiqué. Faute de ces éléments, la critique même du chiffre fourni est impossible, de sorte qu'il se trouve à peu près inutilisable.

2° En choisissant pour référence l'ouvrier professionnel de Paris, M. Louis a pris la catégorie ouvrière la plus défavorisée par l'évolution. L'indice des salaires de cette catégorie ouvrière n'a en effet varié que de 48 à 670 entre 1810 et 1930, tandis que celui du manœuvre de province a varié de 54 à 965 (cf. Tableau III). M.  Paul Louis ne précise pas le salaire nominal qu'il a pris pour base en 1801.

3° L’année 1925 est une année d'inflation au cours de laquelle les salariés ont, comme à l'habitude, été particulièrement désavantagés, les prix montant beaucoup plus vite que les salaires. De plus et surtout, la régression due à la guerre de 1914 se fait encore vivement  sentir en 1925, comme se fait sentir encore en 1950 la régression due à la guerre de 1940. Un vif redressement eut lieu de 1925 à 1938.

4° Le salaire de 1801 se rapporte à une journée de travail de 12 heures, celui de 1925 à une journée de 8 heures.

5° On verra plus loin que les disparités qui apparaissent dans l'évolution (gain sur le pain, perte sur les œufs), tiennent aux disparités des progrès techniques réalisés dans les productions agricoles et les transports. En choisissant des produits à très grand ou à très faible progrès technique, on aboutirait à des résultats plus divergents encore que les précédents (le miroir et le barbier). Parmi les produits alimentaires, les extrêmes semblent être le sucre d'une part, les pommes de terre et le tabac d'autre part. Pour juger de l'évolution du pouvoir d'achat, il faut donc se référer, à l'ensemble de la consommation ouvrière, et non à quelques produits alimentaires.

6° Quelles que soient les réserves à faire sur les chiffres donnés pour 1801, on comprend que l’amélioration enregistrée sur le pain, en admettant même qu'il n'y ait que des régressions sur les autres denrées, est déterminante, car c'est justement elle qui a permis à l'ouvrier d'acheter ces autres denrées, qui lui étaient autrefois interdites par le seul fait qu'il ne pouvait pas acheter suffisamment de- calories pour nourrir sa famille, même sous leur forme la moins onéreuse, celle du pain.

[29] J. KUCZYNSKI, Labour conditions in Western Europe, 1820 to 1935 (1937).

[30] Voir les sources et les notes de ce tableau XV sont indiquées dans l’édition originale du livre.

[31] . En heures de salaires, une bicyclette coûte maintenant aux États-Unis le même prix qu'une chambre à air en 1900 (40 dollars, soit 40 heures de salaire); une chambre à air de bicyclette valait en effet en 1900, en France, une douzaine de francs (cf. Catalogue de la Manufacture française de Saint-Etienne).

[32] Notes du tableau XVI : 1. The Conditions of Economic Progress, p. 98-99, 104. Chiffres arrondis. 2. Les U. I. O. A., unités internationales de M. C. Clark, représentent un pouvoir d'achat égal à celui de 1$ aux États-Unis, au cours de la période 1925-34, pour un ensemble choisi de consommations ouvrières.

[33] Nous n'étudions pas ici la régression grave qui s'est produite en France depuis 1939 dans le niveau de vie des salariés. Cette régression est en effet très difficile à suivre faute de la publication d'un indice sérieux du coût de la vie, et par suite des multiples incidences du rationnement, du salaire indirect et des prestations sociales, etc. On trouvera dans La civilisation de 1960 quelques indications chiffrées sur cette régression.