jean fourastie

La notion de productivité est à peu près inconnue en France avant la guerre. Dans les facultés de droit, où l’on enseigne l’économie politique de la première année jusqu’au doctorat, - j'en suis témoin pour mes propres études ! - elle est tout simplement ignorée et à peine mentionnée. On ne trouve guère de trace de publications ou de travaux qui lui soient consacrés. Pour la première fois, l’institut de Conjoncture publie en 1944 une très intéressante étude, réalisée par André L. A. Vincent sous la direction d'Alfred Sauvy, sous le titre Le progrès technique en France depuis cent ans, qui se réfère à la productivité en concluant que le rythme du progrès technique atteint depuis le tournant du siècle un taux à peu près régulier de 1,5% par an. Curieusement, cette solide contribution scientifique passe à peu près inaperçue.

Les travaux du Commissariat au Plan, initiés en 1946 par Jean Fourastié, établirent que les États-Unis, à cette époque, produisaient une quantité de biens donnée avec trois fois moins d’heures de travail qu’en France, ce qui leur permettait en même temps :
   1 de tripler le salaire horaire sans augmenter le coût de l’unité produite,
   2 de maintenir des prix bas grâce à la concurrence,
   3 de créer ainsi un pouvoir d’achat se portant sur un marché en expansion continue,
   4 de servir de substantiels dividendes générateurs d’investissements.

J'ai pu le vérifier en faisant des monographies d'entreprise en France pendant l'occupation, puis, après la guerre, à la demande de Jean Monnet aux États-Unis, en tentant de répondre à la question : "Pourquoi les Américains sont-ils plus prospères que les Français ?"

Ce phénomène peut se résumer de façon concrète par la déclaration suivante d’un grand industriel, Luckman, président de Lever, en 1947 : "Un relèvement de la productivité nous a permis d’augmenter de 11 cents de l’heure le salaire de nos ouvriers tout en réduisant nos prix de 5 cents ; nous avons vendu davantage de savons, ce qui nous a permis de distribuer de meilleurs dividendes à nos actionnaires ; tel est le circuit perpétuel dans lequel j’aimerais être enfermé pour le restant de mes jours".

Un tel schéma se heurtait en France à une double opposition, et un raisonnement comme celui de Luckman, s’il était connu, devait inévitablement mettre en cause des conceptions et des préjugés solidement ancrés.

D’une part, les chefs d’entreprises étaient habitués à considérer le marché comme un facteur presque statique et constant, largement déterminé par l’importance de la population dont le niveau de vie n’évoluait qu’avec beaucoup de lenteur : dans cette optique, il s’agissait bien davantage de le protéger et de le partager que de provoquer un cycle lui assurant une expansion soutenue. Ils pensaient que la prospérité aux États-Unis venait de la population nombreuse qui faisait un grand marché et de leur richesse en matières première; or, des pays riches en matières premières sont peu développés. D’autre part, les syndicalistes relayés par les intellectuels n’étaient nullement disposés à admettre qu’il pouvait y avoir concordance d'intérêts entre la main-d’œuvre salariée, les consommateurs et les actionnaires, tant il est vrai qu’une telle affirmation était incompatible avec la lutte des classes prônée par la pensée marxiste dominante à ce moment-là dans ces milieux.

Le problème essentiel était bel et bien de provoquer une modification radicale dans la manière d’analyser les rapports entre les agents économiques et les effets de leur activité. Un tel objectif exigeait un support conceptuel. Enfin, Malherbe vint. En l'occurrence, Malherbe s’appelait Jean Fourastié, dont les travaux allaient jouer un rôle fondamental dans la compréhension du phénomène productivité, conçu à la fois comme moteur et comme mesure du progrès technique et du bien-être humain.

Un "groupe de travail de la productivité" est ainsi créé au sein du Commissariat au Plan. Cette unité s’attaque à deux problèmes : Que faut-il faire pour augmenter la productivité en France ? Conscient de la profondeur de ce défi, Jean Monnet lui-même apporte une réponse globale : "Il faut changer la mentalité des gens, aussi bien des patrons, des cadres que des ouvriers, et les amener à voir en termes nouveaux, en même temps que leurs rapports réciproques, leurs conceptions sur la production, les débouchés et la croissance".

Jean Monnet, avec son génie, résumait bien la situation. Il m'a convoqué, ainsi que Jean Fourastié, dans son bureau : "Je me promenais à côté de ma propriété et j'ai rencontré un paysan qui m'a dit : « J'ai un champ ici, un autre là bas, je voudrais les réunir - Je comprends, dit Jean Monnet, vous pourrez alors moderniser vos équipements et rationaliser votre production ». Le paysan réplique : «Ce n'est pas cela. Je construirais une grande clôture et je me moquerais du monde entier ». Jean Monnet nous dit : " Il faut changer la mentalité de ce paysan comme il faut changer celle des industriels".

Mais comment agir sur les mentalités ? Manifestement, de simples études ne suffisent pas. Seul un choc psychologique intense peut modifier une situation génératrice de stagnation. Tel fut l’objet des "missions de productivité" qui, dans le cadre du plan Marshall, sillonnèrent le continent américain de 1948 à 1956 : l’ampleur même de ce programme ne manqua pas de poser quelques problèmes. Les autorités américaines émirent un certain nombre de conditions au financement de toutes les dépenses en dollars entraînées par le séjour et les déplacements aux États-Unis des "missionnaires" et du personnel d’accompagnement :
   1 Les missions seraient obligatoirement composées d’un tiers de chefs d’entreprises, d’un tiers de cadres et de techniciens, d’un tiers d’ouvriers.
   2 Elles constitueraient une équipe soudée qui séjournerait dans le même hôtel, ferait simultanément les mêmes visites et établirait en commun son rapport final.
   3 Son rapport devrait être largement diffusé à l’ensemble de la profession.
   4 Les entreprises et organismes bénéficiaires prendraient en charge le voyage transatlantique des participants ainsi que leur salaire.

Ces conditions, parfaitement compatibles avec les recommandations formulées par son groupe de travail, furent acceptées par Jean Monnet dans leur principe. Toutefois, surgit une difficulté à caractère politique. Le projet d’envoi de missions avait été naturellement présenté au CNPF et aux organisations syndicales. Or les Américains déclarèrent qu’ils n’admettraient pas la présence de participants émanant de la C.G.T. Jean Monnet rétorqua qu’il ne pouvait en aucun cas faire de discrimination. Personne ne céda, et on resta dans l’impasse pendant plusieurs mois. Heureusement, la difficulté disparut d’elle-même, la C.G.T. ayant de son propre gré déclaré qu’elle ne pouvait pas participer à une "action de propagande liée au plan Marshall".

La voie était désormais libre, et c’est ainsi que 5 000 Français, appartenant à tous les secteurs de la vie économique, découvrirent que la prospérité était due avant tout à un état d’esprit conduisant à une haute productivité, résultat d’un ensemble complexe de facteurs parfaitement à leur portée.

Comme le souhaitaient Jean Monnet et son équipe, ce programme avait atteint son objectif qui, plus qu’à un simple transfert de technologie, visait à une transformation profonde des mentalités. Celle-ci joua un rôle considérable dans l’euphorie des Trente Glorieuses.

Jusqu’à une date récente, l’expansion du marché alla de pair avec celle de l’emploi. Depuis la crise, celui-ci dut s’orienter vers le secteur tertiaire où les progrès de la productivité sont sensiblement plus lents. Mais là encore, la rapidité du progrès technique exigera de nouvelles et substantielles adaptations. Pour n’en citer qu’un exemple, la communication électronique est appelée à remplacer sa voie postale reposant sur le transport d’un support matériel. L’incidence de cette évolution sur la main-d’œuvre nécessaire et sur l’emploi est évidente.

À plus longue échéance, la notion de productivité est appelée à rejoindre, à l’échelon national et international, celle de l’utilisation rationnelle des ressources humaines pour le bien de tous. Il faut donc se préparer à une nouvelle révision des états d’esprit dans ce domaine.

par Rostislav Donn,
Ancien directeur suppléant à l’OCDE

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