jean fourastie

Cette comparaison [1] a été conçue par Jean Fourastié, lorsqu’il a écrit les Trente Glorieuses ; il voulait montrer comment les facteurs démographiques et économiques ont en fait transformé les hommes qui, n’ayant plus les mêmes difficultés, n’ont pas non plus la même mentalité ; leur cerveau n’a pas le même contenu, et l’activité fébrile remplace la méditation…

 Le revenu salarial annuel net d'impôt d'un très haut fonctionnaire (préfet du Rhône, des Bouches-du-Rhône..., conseiller d'État, général d'armée), équivalait en 1810 à 360 mille heures de salaire d'une femme de ménage ; aujourd'hui à 8 mille.

Les choses n'ont changé que très lentement à partir de la fin du XVIIIe siècle ; jusqu'au milieu du XIXe, la condition populaire a très peu évolué. Je ne fais ici que quelques remarques, en prenant pour termes de comparaison une femme du peuple d'aujourd'hui et son aïeule née deux cents ans plus tôt. Appelons la seconde Marie, et la première Séverine.

 Marie, robuste fille d'une portée de 7 enfants dont 2 sont morts au berceau et 2 autres avant leur vingtième année, a eu elle-même quantité de maladies, 30 à 40 mois de fièvre et de souffrance, mais en a triomphé. Elle avait 14 ans lorsqu'elle a perdu son père. Elle n'a connu aucun de ses grands-parents. Sa mère, restée veuve avec 3 enfants à charge, n'eut pour aide et soutien qu'un frère, lui-même chargé de famille.

Marie a commencé de gagner son pain à 8 ans en gardant des oies et des dindons, puis des moutons, enfin des porcs. À la mort de son père, elle est «louée » servante chez des paysans un peu moins pauvres. Elle a 20 ans quand sa mère, épuisée, la rappelle pour tenir la maison, où vivent, outre la mère et une vieille tante célibataire et impotente, les deux frères survivants de la jeune fille. La mère meurt quatre ans plus tard, quelques mois après le mariage de son aîné. Marie peut alors seulement songer à se marier ; elle éprouve alors la fidélité d'un prétendant, et, avec l'autorisation et l'encouragement de son frère aîné et de son oncle, se marie.

Elle a donc 25 ans. En quinze années, elle donne le jour à 5 enfants, nés vivants, et elle en voit mourir deux. Avec deux fausses couches, cela donne au moins 51 mois de grossesse et 120 mois d'allaitement. Son mari meurt le lendemain du quinzième anniversaire de leur mariage. Elle est donc veuve à 40 ans, avec trois jeunes enfants à charge. Elle mourra dix ans plus tard.

Séverine est la petite-fille de la petite-fille de Marie. Que sont cinq générations dans cette longue chaîne qui, à travers 50 000 ans, nous relie aux premiers homines sapientes ? et à travers deux ou six cent mille ans, aux hominiens dont beaucoup de gènes vivent encore en nous. Si Marie venait assister à la première communion de Séverine, elle serait la cinquième à droite dans la file de ces milliers de grands-mères.

Cependant, Séverine n’a jamais entendu parler de Marie ; elle ne connaît ni son nom de baptême ni son nom de famille. À peine Séverine sait-elle le nom patronymique de ses deux grands-mères les plus proches !

C'est par l'accroissement de la taille des adolescents et l'abaissement des âges de puberté que les spécialistes ont d'abord été alertés.

Séverine à 10 ans est plus grande, plus indépendante, plus entreprenante, plus « décidée » que Marie à 17 ans. Séverine a ses premières règles à 12 ans et demi ; Marie les avait à 17 ans et demi. A vingt ans, Séverine mesure 1,65 m et pèse 45 kg, sa taille est svelte, ses formes longilignes, graciles ; Marie ne mesurait que 1,55 m et pesait 50 kg ; sa taille était lourde, sa silhouette déjà déformée par les travaux des champs et les durs travaux ménagers, les fagots et les bûches, les grosses marmites que l'on pend à la crémaillère, l'eau que l'on monte du puits et que l'on porte à bras ou sur la tête, la pâte que l'on pétrit, la lessive que l'on rince les pieds dans le ruisseau, les animaux de la basse-cour...

Séverine n'est jamais malade. Dès qu'elle ressent un léger symptôme, médecin ou dentiste lui épargnent toute douleur ; elle ne sait pas ce qu'est la souffrance physique. Marie au contraire avait la souffrance pour compagne ; ne serait-ce qu'à cause des dents (à vingt ans, elle en avait déjà perdu huit ou dix)...

Fille d'une famille nombreuse dont les membres étaient serrés comme les oiseaux dans leur nid et sans cesse frappés par la mort, Marie avait de l'existence une conception tragique, compensée par la tendresse et par la foi dans l'au-delà ; la vie terrestre est une épreuve, où l'homme doit faire son devoir avec courage. Séverine ne sait pas trop ce que c'est que la morale, ni le devoir, il faut faire comme les autres, chercher (où ? comment ? partout?) son plaisir…

[2] Séverine a aujourd’hui 18 ans ; elle est « étudiante », du moins cela est son statut officiel. Son père, sa mère, son frère unique, ses quatre grands-parents sont encore vivants. Loin de craindre la mort de ses soutiens de famille, elle se sent exagérément choyée et courtisée et surveillée par ses six ancêtres, eux-mêmes toujours partagés entre l’amour possessif et la prétendue amitié (voire camaraderie) désinvolte. Elle ne commencera à les voir mourir que dans 4 ou 5 ans. Elle est déjà allée en Grèce, en Norvège ; elle a « fait » Rome, Tunis, Londres et Madrid. Elle a déjà eu un, voire deux, amis très intimes. Elle se mariera à 23 ans, aura un enfant soit dans les cinq mois, soit dans les trois ans. Ensuite ? Qui sait ? Peut-être divorcera-t-elle ?

Mais si elle garde son mari, et même si elle a un second enfant de lui, à 45 ans, elle sera entièrement dégagée des obligations maternelles, le plus jeune de ses enfants ayant dépassé 16 ans. À cet âge de 45 ans, où Marie, veuve et usée, seule survivante de sa génération et ainsi chef de famille, tremblait des intempéries qui ravagent les récoltes, tremblait des épidémies qui ravagent les foyers, et voyait la mort inéluctablement proche, Séverine a encore devant elle 34 années de vie avec retraite, Sécurité sociale et peut-être institut de beauté.

Mais ce qui diffère le plus, ce sont les idées et les cerveaux. Dans le cerveau de Marie, il y avait peu d'informations, mais elles y étaient ancrées. Dans le cerveau de Séverine, il y a un nombre fantastique de données, mais elles sont fugitives et sans structure. Le cerveau de Marie avait été formé par le respect de la famille, le spectacle du village, des voisins et parents qui naissent, meurent, vivent, le spectacle des animaux et des végétaux, le renouveau des saisons... Le cerveau de Séverine a été formé par un bombardement d'informations disparates et éphémères, émanant des quatre coins de la terre, et déversées en vrac par la presse, la radio, la TV, la famille — elle-même instable et frénétique —, l'école, les camarades, les voyages... Dans le cerveau de Marie, il y avait un petit nombre de circuits profondément tracés, fortement hiérarchisés ; cela donnait une personnalité fruste, mais forte, une capacité de vie intérieure ; une ardeur de vivre qui a fait que l'humanité misérable et souffrante a traversé les siècles.

Dans le cerveau de Séverine, il y a des milliers de circuits, alimentés par une énergie cérébrale dix ou vingt fois plus puissante. Mais ces circuits sont instables et mal coordonnés. À la limite, le cerveau de Séverine, entièrement occupé à percevoir des informations décousues et disparates, n'a plus le temps de penser les informations perçues, de les classer, de les confronter, d'en tirer les conséquences ; il n'a plus le temps de réfléchir, il n'a plus le temps de méditer. Énormément d'informations sur le monde, mais plus de conception du monde, plus d'explication du monde. Dans les mauvais jours, Séverine ne sait plus pourquoi elle souffre ; elle ne sait plus pourquoi elle vit.

Séverine à 75 ans aura meilleur physique que Marie à 35, déformée par les durs travaux, les fièvres avec des cheveux gris, sa bouche édentée… Mais que dire de la personnalité morale, de la faculté d’aimer, d’admirer, de se dévouer, de croire, de s’émerveiller ?

Ainsi, des changements fantastiques sont survenus en cent années, dans la condition d'une humanité millénairement stagnante. Pourquoi ces changements ? Comment ont-ils pu être réalisés, voici les deux questions auxquelles répondront les pages qui suivent. D'abord, s'il fait question pour les jeunes générations, le pourquoi ? ne fait pas question pour les hommes d'âge. Ceux-ci ont trop connu, dans leur enfance, la misère et la pauvreté pour ne pas savoir que les hommes ont toujours rêvé de s'en affranchir avant de le pouvoir. Cela n'était pas particulièrement plaisant de travailler de 3 à 4 000 heures par an, sans congés ni retraites, pour pouvoir acheter 8 livres de pain par jour ; ce n'était pas plaisant de voir trois bébés sur dix mourir avant leur premier anniversaire (3 à 4 années de grossesse pour les mères et 8 années d'allaitement, en 17 années de mariage, afin d'assurer seulement le renouvellement des générations et de laisser 2 enfants parvenant à l'âge de la procréation) ; ce n'était pas tellement plaisant d'être ou mort ou vieillard à 45 ans et d'avoir perdu à 30 ans les deux tiers de ses dents... Les jeunes d'aujourd'hui qui regrettent la vie « naturelle » ne savent pas ce qu'était cette vie « naturelle »...

L'homme a toujours rêvé d'une vie matériellement meilleure. Ce n'est pas par désir que nos ancêtres de Cro-Magnon ou de Solutré se contentaient des subsistances rares et aléatoires de la chasse ; ce n'est pas par plaisir que les paysans qu'a connus Vauban et les mineurs qu'ont décrits Villermé et Le Play, ne mangeaient de la viande que quelques jours par an et ne dépensaient que quelques sous au titre des « pâtisseries, récréations et solennités [3]»... Ce n'est pas pour le plaisir que Martin Nadaud quitta à 15 ans son Bourganeuf natal, pour devenir maçon limousinant à Paris et y gagner 1,80 F par journée de 12 heures, en construisant la mairie du Ve arrondissement [4]... Ce n'est pas non plus de par leur volonté que les Jaunes d'Asie, les Noirs d'Afrique et les Blancs d'Amérique latine sont restés jusqu'à nos jours dans cet état de misère et de pauvreté...

En France, le rêve millénaire d'une société « de consommation » a commencé de se muer en expectative au cours du XVIIIe siècle. La famine de 1709 s'avéra en effet la dernière de la longue et effroyable série. Les récoltes devinrent moins irrégulières, les transports de céréales se firent moins mal ; le niveau de vie de longue période ne s'éleva pas, mais ses fluctuations d'une année à l'autre ne furent plus aussi catastrophiques...

À partir de 1830, l'avènement du temps nouveau s'affirma. La notion de progrès se fit jour; beaucoup comptèrent sur lui, certains (les hommes de gauche, les socialistes) l'escomptèrent. La fin du siècle assura cette confiance. Enfin naquit le grand espoir du XXe siècle : celui de sortir, en peu d'années, la masse du peuple non seulement de la misère, mais de la pauvreté.

Mais les moyens de ce progrès radical restèrent obscurs jusque vers le milieu du siècle ; on parlait, pêle-mêle, or et argent, richesses naturelles, «capital », crises économiques, dépopulation des campagnes,...



[1] Ce que je crois, 1981, p. 284. Repris de Les Trente glorieuses, 1979 (p. 89 de l’édition Pluriel)

[2] Nous interclassons les deux textes de Jean Fouratié.

[3] Cf. J. et F. Fourastié, Les Ecrivains témoins du peuple, éd. J'ai lu.

[4] Ibid. C'était en 1830 ; à ce moment le pain valait 0,40 F le kilo.