jean fourastie

En 1951, Jean Fourastié publiait Machinisme et Bien-Être, pour donner une assise scientifique à ses affirmations précédentes sur l'influence du progrès technique sur l'évolution de !a vie économique. Nous publions ici l'introduction de cet ouvrage, dont on trouvera ci-avant la traduction anglaise.

L'homme commence à percevoir les premières conséquences de la révolution industrielle. Au cours du XIXe siècle, il s'est contenté de prévisions très vagues de caractère surtout passionnel : foi euphorique dans une science qui devait résoudre tous les problèmes, crainte ou volonté de révolution sociale, mépris pour les siècles antérieurs d'obscurantisme irrationnel, telles étaient les pièces essentielles d'une philosophie sommaire et en grande partie utopique.

 

C'est par l'observation des conditions faites à l'homme au travail qu'a commencé l'étude scientifique de l'action du progrès technique sur la vie humaine. Cette étude n'était donc pas désintéressée ; elle avait pour objet de faciliter la production et d'accroître le profit des industriels. Ce n'est que depuis une vingtaine d'années qu'une étude plus objective de l'homme au travail est venue poser les bases d'une science nouvelle, « véritable écheveau de techniques », comme le dit M. Georges Friedmann[1].

Mais la partie la plus importante du problème posé à l'homme par le développement des techniques n'a encore pratiquement pas été abordée : c'est celle des conséquences du machinisme non plus pour l'homme au travail, mais pour l'homme hors de son travail. Le progrès technique, en effet, ne modifie pas seulement les conditions du travail, il transforme aussi ses résultats, et par conséquent, les faits économiques; ceux-ci bouleversent à leur tour la vie de l'homme.

Jusqu'à ce jour, l'étude de ce problème, si important cependant pour l'humanité, est restée du domaine des romanciers. Georges Duhamel a renforcé le pessimisme classique des bourgeois français avec ses « Scènes de la vie future », Aldous Huxley a systématisé quelques tendances à l'automatisme dans un roman spirituel « Le meilleur des mondes ». Ces livres et quelques ouvrages ou discours politiques constituent toute la littérature que puisse trouver l'homme désireux de connaître, de comprendre et de résoudre les graves problèmes posés par le développement du machinisme.

Notre objet est de procéder à une première approche du problème sur le plan scientifique, c'est-à-dire en tenant compte des faits observés depuis une centaine d'années, de tous les faits qui ont à la fois une importance sérieuse pour l'équilibre humain, et une réalité incontestable. Nous étudierons donc comment le machinisme modifie les conditions traditionnelles de vie, directement, par et dans la vie professionnelle, indirectement, par et dans la vie économique. Nous examinerons comment le machinisme engendre une évolution professionnelle et économique dont le résultat peut mériter le nom de progrès social.

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Si ambitieux que soit notre programme, nous ne prétendons pas aborder le problème humain dans sa complexité totale. Notre objet se limite aux conditions matérielles de la vie en société, c'est-à-dire aux problèmes, classiquement appelés économiques, des relations de l'homme avec les choses.

L'équilibre de l'homme met en jeu bien d'autres facteurs que ces facteurs économiques. Pour avoir une idée de l'évolution de la civilisation, il faudrait étudier l'équilibre physique (la santé), l'équilibre affectif (le bonheur), l'équilibre intellectuel (l'intelligence), l'équilibre moral et religieux, le sentiment de l'avenir, la place de l'instant présent dans l'évolution de l'homme et de l'humanité; et surtout enfin l'équilibre social et politique (les relations avec les autres hommes). Cet examen des conditions de vie de l'« homme total » dépasse le cadre de cet ouvrage. Il est hors de doute cependant que la connaissance des conditions économiques est une pièce indispensable à l'étude de la situation faite à l'homme par le monde moderne. Ces bases économiques commandent en effet largement l'équilibre total ; par exemple, il est bien difficile de parler de vie intellectuelle pour un peuple dont le niveau de vie ne permet pas l'instruction secondaire d'une notable fraction de la population ; la vie morale même disparaît chez l'homme traqué par la faim.

Il semble donc que cette étude des conditions matérielles de la vie humaine dans le monde contemporain soit l'une des bases essentielles de l'histoire de la civilisation. Nous espérons que cette esquisse de l'histoire économique du progrès technique, malgré ses insuffisances et ses lacunes, pourra être utile aux historiens de synthèse, pour lesquels l'économie et la technique ne sont que des aspects d'un ensemble complexe, social et politique avant tout.

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Les effets du machinisme sur les conditions générales de la vie économique ont été manifestes. Ils ont abouti en premier lieu à l'accroissement du volume de la production traditionnelle, et en second lieu à la création de produits autrefois inexistants ou d'une consommation extrêmement limitée. Jusqu'à la révolution industrielle en effet, la production était presque entièrement constituée par des denrées alimentaires; les huit dixièmes de la population active travaillaient à produire ces denrées. Tous les autres biens de consommation (immeubles, tissus, œuvres d'art, moyens de locomotion, armes, etc.) étaient le privilège de la minorité qui détenait les moyens de production (c'est-à-dire la terre et, jusqu'à l'abolition du servage, la main-d'œuvre) ; d'abord parce qu'ils étaient extrêmement rares et ensuite parce que, contrairement à ce que l'on a coutume de penser, ils étaient d'un prix très élevé. Le luxe que représente à l'heure actuelle, pour un Américain et même pour un Français, la possession du plus puissant modèle de voiture automobile, est bien loin d'équivaloir à celui que constituait, en 1700, la présence d'une glace de deux mètres carrés sur les cheminées des pièces de réception d'un hôtel du Marais.

Le progrès technique a permis de libérer une partie de plus en plus importante de la main-d’œuvre du travail de la terre, donnant ainsi à cette main-d’œuvre, d'une part, la faculté de produire d'autres biens en quantité croissante, et, d'autre part, le moyen d'abaisser les prix de revient. Ainsi non. seulement les famines (phases organiques des cycles économiques traditionnels et dont on a trop tendance à oublier la tragique réalité), ont pu pratiquement disparaître dans les pays qui ont bénéficié du progrès industriel, mais encore, pour un nombre sans cesse plus important d'individus, les dépenses de nourriture ont cessé d'être exclusives et ont peu à peu fait place à d'autres besoins. Pour illustrer ce fait, un exemple peut suffire : avant 1800, la production agricole représentait environ 80 % de la production totale des nations les plus riches du globe; or en 1940, aux États-Unis, la production agricole ne représentait plus en valeur que 10 % de la production totale. Il faut bien remarquer que ce changement de proportions ne s'est pas réalisé par la réduction du volume absolu de la production agricole par tête de population ; bien au contraire, celui-ci s'est sans cesse accru; et c'est par suite d'un accroissement plus considérable encore des productions non agricoles, que la part relative de l'agriculture a ainsi décru, de 80 % à 10 %, et que la structure de la consommation a pu se modifier.

La profonde perturbation des structures économiques traditionnelles ne se produit pas sans troubles et sans souffrances pour les hommes; de douloureux décalages s'établissent le réel et le souhaitable; les crises économiques sont les manifestations les plus apparentes du défaut d'harmonie de cette évolution. Le fait que l'on enregistre un progrès économique sous l'influence du progrès technique ne doit donc pas interprété comme un argument apologétique en faveur du régime économique, social, juridique et politique. Au contraire, on doit constater que le progrès s'est effectué non par, mais malgré la conservation des vieux cadres. L'écart le réel et le possible, sans doute assez faible avant 1700, s'accroît sans cesse sous nos yeux.

Ainsi l'humanité, ayant perdu l'équilibre des siècles passés, poursuit un équilibre qui s'éloigne constamment, en raison des répercussions mêmes des précédentes acquisitions. Cette période est profondément démoralisante ; il est facile tirer des conclusions pessimistes de l'observation du temps présent. Parce que l'homme est d'autant plus insatisfait qu'il voit constamment s'agrandir le domaine du possible, parce qu’il se réfère à un passé dont il a oublié les conditions réelles, il est tenté de méconnaître les résultats déjà acquis et de ne pas comprendre les conditions réelles du progrès. Ce sont ces résultats et ces conditions que nous désirons analyser. À d'autres de dire si, sur le plan intellectuel ou moral, l’humanité y a perdu ou gagné ; sur le strict plan matériel, celui de l'économie, tentons au moins de dresser un bilan exact.

Une autre remarque générale est nécessaire pour définir le domaine de nos recherches : M. Friedmann et moi avons donné à cet ouvrage le titre de « Machinisme et Bien-Être » pour mettre l'accent sur les deux aspects les plus concrets des problèmes économiques posés par la révolution industrielle. En fait, le mot « machinisme » est pris ici dans un sens très large; c'est de l'ensemble des procédés techniques de production, de consommation et de distribution qu'il s'agit. Parmi ces procédés, l'emploi de machines est le plus frappant; mais de plus en plus l'on comprend que la machine n'est que I’un des moyens d'amélioration possible ; de même que le capital n'est pas la cause du progrès économique, de même la machine n'est pas la cause du progrès technique ; la véritable cause du progrès technique est le progrès scientifique qui fournit à l'homme les moyens de produire une plus grande quantité de biens et de services en un temps de travail déterminé. La machine n'est que l'un des moyens d'accroître ce rendement, cette « productivité » du travail. On s'aperçoit même chaque jour de plus en plus nettement que les autres moyens prennent dans la vie économique une place croissante : ce sont l'organisation du travail, l'organisation des marchés, la «définition » du produit, le contrôle technique des pièces en cours de fabrication, la psychologie, la psychotechnique et toutes les autres applications des nouvelles sciences de l'homme au travail.

Ainsi dans le titre de cet ouvrage, le mot « machinisme » pourrait être dès maintenant et pourra être de plus en plus légitimement dans l'avenir remplacé par les mots « progrès technique », « organisation du travail », ou « productivité du travail ».

De même le mot « bien-être » est schématique, car les transformations économiques du monde actuel entraînent souvent des souffrances ou des gênes qui n'existaient pas auparavant (par exemple en matière d'habitat). Or notre objet est bien d'étudier l'évolution des conditions matérielles faites à l'homme par l'évolution économique, qu'elles soient ou non favorables.

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Les résultats pour l'homme de l'évolution économique contemporaine peuvent se classer en deux ordres de faits : le niveau de vie et le genre de vie.

La notion de niveau de vie se réfère à la consommation de tous les biens et services appréciables en monnaie, c'est-à-dire de ceux que procurent les salaires et les revenus, et qui sont appréciés couramment sous le nom de « pouvoir d'achat ».

Les études de niveau de vie consistent à rapprocher le revenu du prix d'un certain ensemble de biens consommés. Elles conduisent à examiner la structure des dépenses. La structure des dépenses n'est pas du tout la même dans les milieux ouvriers et dans les milieux patronaux. Dans les classes pauvres, les dépenses de nourriture occupent la plus grande place ; elles absorbent presque la totalité du revenu, tandis que dans les classes aisées la part des dépenses alimentaires est beaucoup plus faible. Cette même disparité des budgets de dépenses se retrouve dans le temps, si l'on compare les consommations ouvrières de 1700 ou 1800, par exemple, avec les consommations actuelles. L'évolution dans le temps et la disparité dans l'espace sont donc des phénomènes qu'il importe d'étudier ensemble, et qui s'éclairent mutuellement.

Compte tenu de la structure des budgets, le niveau de vie peut être mesuré, au moins approximativement et au prix de conventions et de précautions spéciales, en un seul chiffre, dans une monnaie donnée et à une date donnée. Le niveau de vie est donc un élément « synthétisable ».

Au contraire, nous grouperons sous le vocable de « genre de vie », les problèmes où l'utilisation de l'évaluation monétaire est très difficile, et au reste peu utile : ainsi, lorsqu'il y a entre le prix du service et son efficacité pour l'homme une différence telle que le prix a perdu toute signification. On peut donner pour exemple l'emploi de la pénicilline : il est évident que la pénicilline a un prix, mais dans certains cas, une faible dose peut éviter la mort d'un être humain; le prix de pénicilline ne compte donc pratiquement pas pour apprécier l'avantage que l'homme a tiré de cette découverte.

Le domaine du genre de vie va ainsi de l'hygiène, de la thérapeutique et de la prothèse, jusqu'aux loisirs et à la durée du travail, en passant par toute une série d'éléments non chiffrables, comme le climat, l'habitat, l'urbanisme et l'environnement de l'habitation, son calme, son orientation au soleil, le chauffage et la « climatisation » dans les ateliers ou dans les maisons, ce qu'on appelle le confort, les arts ménagers, l'utilisation des ascenseurs; et aussi l'équipement intellectuel, les bibliothèques, les centres de recherches, les discothèques et les filmothèques. Le genre de vie rassemble donc des faits très nombreux et très hétérogènes ; il est impossible les étudier synthétiquement. Pour les évoquer, nous devrons donc examiner assez arbitrairement un certain nombre facteurs. Le champ étant très vaste et le terrain pratiquement vierge, notre étude aura ici, plus encore qu'en matière niveau de vie, le caractère d'une esquisse, et sur plusieurs points même, celui de simples inventaires ou de rapides sondages.

Des années seront nécessaires, et l'aide de nombreux chercheurs dans des quantités de domaines fort différents, pour transformer cette esquisse en une étude scientifique digne ce nom. Mais il faut jeter les bases de la construction. C’est parce qu'elles n'ont pas été jetées, et qu'ainsi des générations se sont succédées sur les bancs des Facultés sans apercevoir non seulement l'importance, mais l'existence des problèmes posés, que nous sommes aujourd'hui si ignorants et que nos hommes politiques se trouvent si désorientés. Puisse cet essai inciter les jeunes gens aux recherches concrètes qui doivent, à bref délai, rénover la science économique, et donner à l'homme une prise de plus en plus solide sur les réalités monde sensible.

 

L'auteur s'excuse auprès de ses lecteurs et auprès du directeur de cette collection des négligences de style qui pourront être relevées dans ces pages ;  le texte a en effet pour origine la sténotypie de cours oraux, et l'expérience montre la grande difficulté de transformer un « style parlé » en « style écrit ». Une qualité de forme paraît d'ailleurs seule essentielle en matière scientifique : la clarté.



[1] G. Friedman, Problèmes humains du machinisme industriel, Galimard, Paris, 1946.