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Voici l'introduction, dans Machinisme et Bien-être de Jean Fourastié, de la partie consacrée au genre de vie.

 

DEUXIÈME PARTIE : LE GENRE DE VIE

Introduction

Les Chapitres précédents n'ont pu donner que des aperçus bien incomplets de phénomènes complexes. Nous nous sommes efforcés de donner quelques indices d'une évolution si peu connue encore que l'idée même de progrès économique soit souvent contestée, ou considérée davantage comme une conception politique que comme un fait scientifique. Et cependant le problème du niveau de vie est simple en comparaison de celui du genre de vie.

L'un des caractères les plus frappants du genre de vie des hommes est son extrême diversité. Le climat établit déjà des différences profondes ; il n'existe pratiquement aucune analogie entre le genre de vie des Camerounais et celui des Esquimaux du Grand-Nord ; la température, la durée des jours et des nuits, les ressources alimentaires, diffèrent tellement qu'elles semblent ne pas pouvoir convenir à un même type d'êtres vivants. Les traditions, les mœurs, la morale, la religion, viennent ajouter encore aux disparités engendrées par les conditions géographiques.

Comment donc parvenir à traiter scientifiquement un ensemble de faits dont la diversité semble devoir conduire des descriptions anecdotiques? Et, puisque la science consiste mettre en lumière des déterminismes, quelles relations obligatoires pourrons-nous faire apparaître dans un tel chaos de faits?

Il nous faut avant tout délimiter l'objet propre de ce livre : nous n'avons pas à étudier in abstracto le genre de vie des habitants de cette planète, mais l'influence du machinisme et du progrès technique sur ce genre de vie. Cela exclut évidemment l'étude du genre de vie de tous les peuples qui n'ont pas encore bénéficié des révolutions industrielles. Plus précisément, cela nous commande de comparer la situation des pays, et même des individus, les plus évolués, à la situation traditionnelle.

L'un des faits qui frappent le plus, lorsqu'on s'efforce de comparer le genre de vie hautement mécanisé, — tel qu'il commente à être réalisé en certains points de notre globe, — avec le genre de vie antérieur à 1800, c'est que l'évolution ne semble pas obéir à des lois simples. Sans doute, cette évolution a eu un effet uniformisant, sur lequel les Français aiment à insister : les costumes, les coiffures, les modes, la nourriture, les loisirs, se sont beaucoup unifiés depuis 1900 dans tous les pays à grand progrès technique. Les transports, la radio, le cinéma détruisent les originalités des régions; il y a une incontestable tendance à l'homogénéisation sur le plan géographique. Mais ce qu'il faut ajouter, qui est moins bien compris en général, et sur quoi par conséquent nous insisterons, c'est que cette uniformisation inter-régionale s'est accompagnée d'une différenciation sensible des genres de vie locaux. Avant 1800, 80 % de la population française vivait de la vie paysanne; sous des vêtements divers, on retrouvait de Dunkerque à Port-Vendres des genres de vie fondamentalement identiques : le lever à l'aube, le coucher à la nuit, l'hiver somnolent, l'été harassant et joyeux. Partout les mêmes préoccupations, la même crainte ou le même amour de la grêle, de la pluie et du soleil ; le même angelus, les mêmes prières, la même stabilité générale des conditions de vie. Les 20 % de Français qui échappaient à ce déterminisme de la terre étaient d'une part les bénéficiaires de rentes, d'autre part les commerçants, les artisans et la faible fraction industrielle. Encore le genre de vie de cette minorité était-il moins différent de celui des paysans qu'on ne pourrait croire. L'absence de transports, la rareté du luminaire, la faiblesse des moyens d'information intellectuelle, donnaient à la vie des villes une atmosphère générale assez peu différente de celle des campagnes. Mme de Sévigné rapporte que chez ses amis X... on consomme deux bougies par jour, ce qui signifie qu'il faut dîner à 4 h 1/2 en hiver et se coucher avant 6 heures (18 heures).

À l'heure actuelle, la multiplication des métiers entraîne une très importante diversité des genres de vie. Le 15 août, sous l'Ancien Régi nie, il n'y avait pas un Français sur mille qui travaillât; aujourd'hui les trains roulent, les restaurants et les hôtels, les spectacles et les lieux de sport sont ouverts, les services publics (P. T. T., électricité, eau, gaz) fonctionnent. La nuit même ne commande plus le sommeil des hommes.

Ainsi les facteurs professionnels introduisent-ils dans le genre de vie, et par suite dans la mentalité des hommes, de puissants éléments de différenciation.

Ces facteurs professionnels commandent à la réflexion toute l'évolution du genre de vie. Si, en effet, les hommes avaient été contraints en grande majorité de continuer à travailler la terre, comme ils l'étaient avant 1800, aucune des transformations du monde actuel n'aurait pu se produire ; les villes n'auraient pas proliféré, on n'aurait pu trouver personne pour rendre ces services essentiels de la vie moderne : les transports, les soins médicaux, les services personnels, l'enseignement... On n'aurait pas davantage pu construire les machines domestiques qui transforment peu à peu la vie de la maîtresse de maison.

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Le pouvoir d'achat du salaire est pour l'homme un problème prépondérant tant que les besoins essentiels de la nourriture et du vêtement ne sont pas satisfaits. Mais à partir du moment où ces problèmes élémentaires du niveau de vie sont résolus, l'homme en vient à attacher beaucoup d'importance au genre de vie. Et très rapidement, il se trouve prêt à sacrifier une fraction, même notable, de son niveau de vie pour améliorer son genre de vie.

C'est ainsi que, depuis 1900, l'homme, en réduisant volontairement la durée de son travail, a inconsciemment abaissé de près de la moitié son niveau de vie.

Si l'homme a sacrifié son niveau de vie à la durée du travail, c'est en partie à cause de la complication et de la fatigue qu'entraîne la vie moderne et qui n'existaient pas autrefois au même degré. Pourtant il est certain qu'il y a eu gain net ; l'homme moderne peut passer beaucoup moins d'heures en dehors de chez lui que son grand-père, ou même simplement que son père.

Mais il est évident que la production nationale est diminuée d'autant. Quelle que soit la technique, la production est en effet, non pas exactement proportionnelle à la durée du travail, mais toujours fonction croissante de cette durée, à moins que la santé physique ou intellectuelle ne soit atteinte.

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Les grands faits économiques que l'on peut grouper sous le nom de genre de vie, et auxquels l'homme accorde une importance croissante, sont très nombreux. Ils vont des facteurs extrêmement subjectifs comme l'élégance de l'habillement, l'agrément des loisirs, le sport, la promenade, le spectacle, la possibilité d'aller dans des bibliothèques ou d'assister à des conférences, jusqu'à des conditions beaucoup plus générales, beaucoup plus classiques, comme la durée du travail, la durée de la scolarité, l'hygiène, l'habitat...

On ne peut espérer les énumérer tous; il ne peut donc être question de les étudier ici d'une manière approfondie. Tout un ensemble de travaux préalables, qui n'existent pas encore, seraient indispensables. Nous pouvons seulement donner une idée des problèmes qui sont ainsi posés.

Les facteurs du genre de vie peuvent être divisés en trois grandes classes :

— les facteurs professionnels,

— les facteurs individuels et familiaux,

— les facteurs sociaux ou collectifs.

Cette triple division correspond aux trois grandes attitudes de l'homme. La manière dont l'homme travaille, est évidement un élément très important de son genre de vie; le romancier, la star de cinéma, ou l'instituteur, par exemple, ont un genre de travail plus agréable que le mineur ou l'ouvrier à la chaîne dans une usine de constructions mécaniques.

Cependant, les facteurs individuels et familiaux sont plus importants encore, car ils agissent sur l'ensemble des humains, sur les mères de famille et sur les enfants, de même que sur la population active en dehors du temps donné au travail professionnel. Ce sont d'abord les questions d'habitat, le confort, l'agrément de la maison, le logement ; ce sont les services personnels, par exemple la salle de bains, les soins du corps, etc. ; les services ménagers ; enfin les services culturels et l'emploi des loisirs.

Certains facteurs sociaux empiètent légèrement sur les loisirs : par exemple tous les éléments de l'équipement culturel et touristique, les hôtels, les salles de spectacle, les terrains de jeux, les patinoires, les téléphériques pour skieurs... Les bibliothèques, les postes émetteurs de radio. Ces facteurs sont à la fois sociaux et individuels.

D'autres facteurs sociaux sont fondamentaux : ceux de l'hygiène et de la santé. Il nous importe à tous de disposer, dans des situations où chacun de nous risque de se trouver, de lieux publics propres et sains, d'hôpitaux, de cliniques et de salles de soins, bien équipés et aussi agréables que possible.

Un autre type de facteurs sociaux est l'organisation matérielle des lycées et des universités.

Le genre de vie ne doit donc pas être considéré seulement du point de vue de l'adulte bien portant ; il faut aussi examiner le genre de vie des enfants, celui des malades, des mutilés, des handicapés, des aliénés, des condamnés, prisonniers et relégués; il faut voir dans quelle mesure l'évolution économique améliore, ou au contraire diminue, le confort ou le calme de ces malades ou de ces enfants. Ainsi les facteurs sociaux rejoignent-ils les problèmes très généraux, mais qui restent évidemment en dehors du cadre de ce livre, de la culture sociale, de la morale sociale, de l'initiative, de la liberté individuelle... Ce sont les frontières du bien-être et du bonheur.

Il serait intéressant et utile de reconnaître dans quelle mesure l'évolution économique contemporaine, le machinisme, le progrès technique, sont favorables ou non à la liberté individuelle et aux conceptions traditionnelles ou religieuses de la vie, à l'équilibre de l'être humain Mais nous ne pouvons ici que préparer la voie à cette étude si nécessaire à l'humanité et qui n'a jusqu'ici été abordée que par des romanciers à courte vue...

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Tel qu'il est ainsi énoncé, le problème du genre de vie est donc presque indéfini ; il inclut des sciences déjà nées comme l'hygiène, des sciences en train de naître comme l'urbanisme et la pédagogie, des sciences encore inexistantes comme les arts ménagers.

Il ne saurait être question, nous l'avons déjà dit, d'étudier ici tous ces problèmes. Comme un piéton qui marche dans la nuit, nous ne distinguerons que quelques lignes confuses d'un vaste paysage. Plus exactement, nous porterons notre regard sur quelques aspects des problèmes qui, peut-être à tort, et par pure intuition, nous ont paru fondamentaux : la durée du travail, la scolarité des jeunes gens, l'habitat et les arts ménagers. Nous les avons groupés en deux chapitres (V et VI) : les facteurs professionnels, les facteurs familiaux. C'est seulement dans un court chapitre final (VII) que nous dirons quelques mots de la santé publique et de la durée de la vie humaine.