jean fourastie

Growth & Structural Change:

A workshop by Toulouse Business School and the Comité Fourastié

 /Croissance & Changement Structurel :

 Journée d’étude organisée par TBS et le Comité Fourastié

Participants : Alain ALCOUFFE (University of Toulouse Capitole), Antonin BERGEAUD (Banque de France), Regis BOULAT (Université de Haute Alsace), Jean-Pierre CHAMOUX (Université René Descartes, Paris V ; Président du Comité Jean Fourastié, Jacqueline FOURASTIE (CNAM, Comité Jean Fourastié), Jean-Luc GAFFARD (Université de Nice Sophia Antipolis ; OFCE) ; Elie GRAY (Toulouse Business School, Université de Toulouse) ; André GRIMAUD (Toulouse School of Economics, University of Toulouse Capitole) ; Maurizio IACOPETTA (Skema Business School; OFCE) David LE BRIS (Toulouse Business School, Université de Toulouse); Pietro PERETTO (Duke University)

 Le programme a été le suivant :

Accueil : Jean-Pierre Chamoux

 Introductive Lecture: Jean-Luc GAFFARD (Université de Nice Sophia Antipolis ; OFCE) : Productivité, croissance et coordination inter-temporelle

Pietro PERETTO (Duke University) :Through Scarcity to Prosperity: A Theory of the Transition to Sustainable Growth

Antonin BERGEAUD (Banque de France) :A theory of falling growth and rising rents (with Philippe AGHION, Timo BOPPART, Peter J. KLENOW, and Huiyu LI)

 Maurizio IACOPETTA (Skema Business School; OFCE) : Corporate Governance and Phases of Development (with Pietro PERETTO)

 David LE BRIS (Toulouse Business School, Université de Toulouse) : The Farmer, the Bluecollar, and the Monk: Understanding economic development through saturations of demands and nonhomothetic productivity gains (with Elie GRAY & André GRIMAUD)

 Régis BOULAT (Université de Haute Alsace) :« Il ne peut y avoir de science que par la mesure », Jean Fourastié et l'économie politique française dans les années cinquante

 Round table: “Understanding Growth and Secular Stagnation: Insights from Jean Fourastié” : Alain ALCOUFFE (University of Toulouse Capitole) ; Jacqueline FOURASTIE (Comité Jean Fourastié) ; André GRIMAUD (Toulouse School of Economics, University of Toulouse Capitole) ; Jean-Luc GAFFARD (Université de Nice Sophia Antipolis; OFCE). Moderator: Jean-Pierre CHAMOUX (Université René Descartes, Paris V; Président du Comité Jean Fourastié)

Les interventions seront publiées par leurs auteurs, notamment dans des revues scientifiques. La base de la réflexion a été l'article d'Alain Alcouffe et David Le Bris : Our current "secular stagnation" as expected by Jean Fourastié ,Pour lire l'article.

Jacqueline Fourastié a résumé la pensée de Jean Fourastié à ce sujet :

Séminaire du 25 juin 2019

Je ne suis ici que parce que je suis la fille de Jean Fourastié et que Jean Fourastié a prédit, en 1949, après la première stagnation séculaire, une période de forte croissance suivie d’une nouvelle stagnation séculaire. Jean Fourastié n’aimait pas beaucoup les modèles ni les agrégats ; il tenait à parler de produits précis, de saucisson, de boutons de culotte ou de coupes de cheveux ! Je vais essayer de vous dire ce qu’il annonçait dans les années 1940 et dans quelle mesure ses prévisions se sont vérifiées depuis.

La page 87 de la première édition du Grand Espoir du XXe siècle montre la population active agricole (primaire) en baisse, celle qui est employée dans l'industrie (secondaire) en forte croissance suivie d'une baisse, et la population active dans le tertiaire  en hausse. C'est une représentation sur un siècle ou deux : le début est la période traditionnelle (civilisation agricole ou primaire), stagnante, la période intermédiaire est la "période transitoire" avec une forte croissance; et la fin est une nouvelle période de stagnation, avec un niveau de vie bien plus élevé : la civilisation tertiaire.

 David Le Bris et ses collègues ont repris la distinction en trois secteurs : pour Jean Fourastié, le secteur primaire était susceptible d’un progrès technique moyen ; il s’agissait essentiellement du secteur agricole. Le secteur secondaire était celui d’un progrès technique important, essentiellement l’industrie, et le troisième secteur ne pouvait faire l’objet que d’un faible progrès technique, c’étaient les services. Le facteur important est le progrès technique.

Jean Fourastié avait eu l’intuition de cette évolution à partir de données empiriques, sur des pays plus développés que la France, notamment, les Etats-Unis et sur les études du BIT qui montraient l’évolution de la consommation selon le niveau de revenu et également en observant les variations du pouvoir d’achat en France depuis plusieurs siècles.

Les données, notamment la figure 1 du texte de Gray-Grimaud-Le Bris, présentent des résultats analogues, plus évidents aujourd’hui, car le progrès technique s’est largement répandu partout dans le monde. Selon le niveau de développement, chaque pays est à un point différent de cette évolution, mais suit grossièrement le même chemin.

La répartition entre les trois secteurs de la population active (en pourcentages) qui a été observée en France depuis 1800 depuis 1800 suit exactement ce schéma. Ce graphique est moins « lissé » que celui de Jean Fourastié en 1949, mais on voit la décroissance de la population agricole, la croissance puis la décroissance de l’industrie et la place de plus en plus grande du tertiaire. Une évolution comparable a eu lieu dans la plupart des pays développés.

Ainsi, la vision de Jean Fourastié se réalise. Cependant, le passage de la population active du secteur primaire au secteur secondaire, puis au tertiaire, ne s’est pas fait aussi idéalement que l’espérait Jean Fourastié. Il savait que ce passage serait douloureux, mais il n’a pas prévu l’immense chômage actuel. Une question qui se pose est : n’aurait-il pas fallu qu’une proportion encore plus grande de la population passe dans le tertiaire ? Quand on voit les besoins dans l’enseignement et la santé, qui occupent la plus grande partie de la population tertiaire, on peut se poser la question. Le temps de travail a diminué, tant dans le temps quotidien et annuel que par le prolongement des études et des retraites ; est-ce suffisant ?

Pour illustrer le progrès technique, je vous propose de penser à l’évolution de la culture du blé et de la fabrication du pain. Au XVIIIe siècle, le blé était cultivé par des hommes qui travaillaient du lever au coucher du soleil, avec des terres parfois médiocres, l’aide de quelques animaux, ânes ou bœufs qui tiraient un araire et ne pouvaient remuer profondément la terre ; la semence venait de la récolte précédente ; le blé était coupé à la faucille, séché et battu au vent… Au début XVIIIe siècle, un kilo de blé coûtait plus de trois salaires horaires de manœuvre. La mesure du coût en salaires horaires, à laquelle tenait Jean Fourastié, indiquait à la fois le temps qu’il fallait pour produire un objet, et le temps qu’il fallait à un manœuvre pour l’acheter. Il y a eu une dernière famine, en France, en 1709 : il fallait plus de six heures de travail pour avoir un kilogramme de blé. Le coût de production est resté fluctuant au long du XVIIIe siècle autour de trois salaires horaires le kg : c’est une augmentation ponctuelle de ce coût qui a provoqué la Révolution française en 1789. Progressivement, au cours du XIXe siècle puis du XXe, des progrès sont intervenus, par exemple la charrue, des semences sélectionnées, la moissonneuse mécanique, les tracteurs, la moissonneuse batteuse, les engrais et aussi les désherbants chimiques… Une ferme de Beauce que j’ai connue avec 10 ouvriers agricoles vers 1950 a pu fonctionner récemment pendant quelque temps, lors d’une maladie de l’unique fermier, avec le travail unique de son fils, étudiant, qui y consacrait ses « loisirs » 

La baisse du nombre d’agriculteurs nécessaires pour la production du blé se traduit pas une baisse du prix par rapport au salaire. Ce n’est pas un progrès seul, mais une multiplicité de petits progrès, lentement répandus en France et dans les autres pays, qui expliquent la transformation totale du niveau de vie de tous les hommes surtout dans les pays les plus développés. Il en est résulté, en France comme ailleurs, une baisse considérable du prix du blé, de 2 à 3 salaires horaires le kg  jusque vers 1850(Jusqu'à 8 en 1709, dernière famine française) à aujourd’hui 1/100 de salaire horaire au prix de gros, une division par plus de 200 ! Le prix réel du kg de pain-baguette aujourd’hui est inférieur à un quart d’heure de salaire (3,51 €)… Cela signifie que 100 kg de blé ont été produits au total en moins d’une heure de salaire au SMIC : études des terres, des semences, des engrais, location de la terre, fabrication des instruments agricoles, labourage, semailles, récolte, transport, commercialisation… Un progrès extraordinaire : peut-il continuer ? Peut-on imaginer que 100 kg de blé pourront être vendus beaucoup moins d’un salaire horaire ? Et un kg de pain, être réalisé et vendu en beaucoup moins d’un quart d’heure ? On est en train d’accéder à une limite…

De façon générale, il faudra toujours des hommes à certains niveaux, d’où les asymptotes qui n’atteignent pas l’axe ; l’hypothèse Fourastié est que le progrès ne pourra plus être aussi important une fois la période transitoire terminée ; il peut continuer, mais lentement.

Le progrès des techniques de production se fait sentir dans les productions agricoles, quoique de façons diverses : nous ne limitons plus la production et la consommation au pain, souvent noir, du XVIIIe siècle, mais nous pouvons produire et consommer des produits variés. Il en résulte que nous sommes de mieux en mieux nourris, mais qu’il faut de moins en moins d’agriculteurs pour produire notre nourriture (voir les exemples des carottes ou du rôti de veau : la baisse du prix en heures de travail est proportionnelle au nombre de travailleurs nécessaires à la production). D’où la baisse de la population active agricole. Il y a cependant une asymptote : il faudra toujours quelques agriculteurs… Dès maintenant, les prix réels ne baissent plus que lentement ou pas du tout.

Le temps de travail nécessaire pour produire un kilogramme de carottes est passé d’environ 1 heure en 1906 à 6 minutes aujourd’hui ; il a été divisé par 10 en 100 ans. De 1970 à aujourd’hui, il a été divisé par 2,4.

Pour produire un kilogramme de rôti de veau, il fallait en 1970 4 h 30 de travail ; aujourd’hui, il en faut une et demie : une division par 2,7 en 50 ans. La baisse a été un peu plus rapide pour la viande que pour le légume : il y a action du progrès technique différenciée selon les produits.

 Au fur et à mesure que la production agricole s’accroît, les besoins alimentaires sont de mieux en mieux satisfaits. On passe d’une situation proche de la famine (qui existe encore, hélas, dans certains pays) à une situation d’abondance. Il faut moins de travailleurs agricoles pour produire davantage. Mais quand les besoins alimentaires sont satisfaits, l’appétit de consommation des hommes se reporte sur d’autres produits ; il y a une saturation de la production alimentaire, car la demande ne suit plus. C’est alors que la production industrielle prend son essor ; la demande se reporte sur elle. Des produits manufacturés sont demandés et la population active, qui n’est plus employée dans le secteur agricole, peut se consacrer à leur production. On produit des machines, des outils, des automobiles… La population active dans l’industrie croît. Mais dans ce domaine, les progrès des techniques de production sont encore plus rapides que dans l’agriculture.

 On est capable de produire des automobiles de plus en plus vite. Vers 1920, il fallait l’équivalent de 7 000 salaires horaires pour acheter une voiture bas de gamme, aujourd’hui il n’en faut que 1000.

On ne peut acheter indéfiniment des voitures (une par personne, voire deux !! ). Il y a une saturation de la demande, en même temps qu’il y a diminution du temps de travail nécessaire à la production… Certaines usines de production « tournent » pratiquement toutes seules. J’ai vu en visitant les usines de Flins vers 1950, entre autres quatre ouvriers qui passaient leurs journées à soulever ensemble  un morceau de carrosserie, à le mettre sous un marteau pilon et à le poser de l’autre côté, 8 heures par jour , aujourd’hui, la chaîne de production ne demande plus que quelque surveillance ; il y a une forte diminution de main d’œuvre…. Sur le graphique, les prix ont baissé par rapport aux salaires jusque vers 1980 ; depuis, la baisse est lente ; la main d’œuvre nécessaire ne diminue plus aussi rapidement : le progrès technique est plus faible. Il reste quelques travailleurs indispensables ; leur nombre ne pourra probablement pas beaucoup diminuer.

Une part de la population active qui travaillait dans le secteur secondaire se trouve ainsi disponible pour travailler dans le « tertiaire ». Pour Jean Fourastié, le tertiaire était un secteur où il y avait peu de progrès technique possible ; en fait, il s’est avéré qu’il y a progrès technique dans beaucoup de services, à part l’emblématique « coiffeur pour homme », exemple favori de Jean Fourastié : on met le même temps depuis des siècles et sous tous les climats pour couper les cheveux d’un homme…

Le secteur au sens large des services tend à recevoir les travailleurs qui n’ont plus de place dans le primaire ou le secondaire. Dans ce domaine, la demande est insatiable ! Et les progrès techniques sont faibles.

Jean Fourastié était conscient que les déplacements de population active ne se font pas sans douleur… Il n’envisageait pas le chômage énorme que nous connaissons, mais annonçait la diminution du temps de travail qui effectivement a eu lieu : puisqu’on peut produire plus avec moins de temps de travail, il est logique de préférer avoir davantage de loisirs…

Pour Jean Fourastié, il y avait donc d’une période transitoire, entre la longue période sans progrès technique jusque vers le XVIIIe siècle (la civilisation agricole) et une période à venir, où il y aurait un haut niveau de vie, mais des progrès techniques presque nuls, la civilisation tertiaire. Cette civilisation a commencé, ce qui explique que la course à la croissance, dans laquelle des pays comme la France sont embarqués, n’a plus le succès espéré. Le mouvement n’est pas terminé aujourd’hui ; il y a encore des progrès techniques, mais moins rapides. De même qu’on ne peut pas imaginer une diminution rapide du temps qu’il faut pour fabriquer un kilogramme de pain, on ne peut indéfiniment développer l’industrie. Cependant, le besoin en services restera grand : il est aujourd’hui loin d’être satisfait et on peut espérer que ce secteur donnera du travail à tous, avec une meilleure répartition des temps de travail.

Après la « période transitoire » (celle à laquelle il a, depuis, donné le nom des « Trente Glorieuses »), Jean Fourastié voyait donc ce qu’il appelait « la civilisation tertiaire » : ce serait une nouvelle stagnation probablement séculaire, pendant laquelle il n’y aurait plus de croissance ou très peu… Une civilisation à haut niveau de vie, très supérieur à celui de la civilisation agricole et primaire. Habitués que nous sommes à une consommation fortement croissante, saurons-nous nous contenter de ce haut niveau de vie ?

Les prévisions économiques de Jean Fourastié se sont réalisées. Mais il espérait voir arriver une civilisation d’un haut niveau intellectuel, puisqu’on aurait davantage le temps de s’instruire et de se cultiver. Une civilisation plus humaine ; il pensait que le haut niveau de vie irait avec le bonheur de l’homme… Nous n’y sommes pas encore !